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    Le Faucon maltais, la naissance d’un grand réalisateur

    Il y a 80 ans, lors de la troisième semaine de juillet 1946, sort enfin en France, Le Faucon maltais de John Huston. C’est suite à la Seconde Guerre mondiale que ce film, sorti en 1941 aux Etats-Unis, a mis du temps à arriver chez nous. 

    A la base, on retrouve un roman de Dashiell Hammett, publié en 1930 et apparu dans une traduction française en 1936. Ce livre fait partie de cette mode des romans “hardoboiled” de l’entre-deux-guerres. Proche du roman noir, le hardboiled est caractérisé par un protagoniste, détective privé solitaire, qui évolue au milieu de villes nouvelles et du crime organisé qui a prospéré lors des périodes difficiles des Etats-Unis, d’abord la Prohibition et ensuite la Grande Dépression

    Symbole immédiat de ce genre, Le Faucon maltais attire vite la convoitise des jeunes studios d’Hollywood et une première adaptation est mise en route dans la foulée. Proche du roman original, ce film a par contre souffert par la suite du Code Hays, ce code d’autocensure de l’entreprise cinématographique qui a parfois fait tant de mal à cet art. Ce film traitait de sujets qui n’ont pas été au goût des censeurs et à quelque peu disparu de la circulation pendant longtemps. Le code Hays appréciait très peu les références à l’homosexualité ou à la nudité présentes dans ce long-métrage. Le film ne sera diffusé intégralement aux USA qu’en 1960, après l’abrogation du code.

    La Warner Bros tenta alors de refaire le film en 1935 mais le projet fut refusé à cause du contenu original du livre et ils ont alors dû changer énormément de choses pour passer outre. Le seul souci, c’est qu’il en est devenu un film qui tend plutôt vers le comique et que tout le monde n’y a vu qu’un navet. C’est donc sans surprise que le studio va vouloir faire une nouvelle tentative mais sans pour autant trop se mouiller : budget serré, réalisateur débutant et un comédien principal qui n’est pas encore une star absolue. 

    George Raft

    Si, au départ, le studio imagine de confier le rôle de Sam Spade à George Raft, l’acteur ne se voit pas travailler avec un réalisateur inexpérimenté et en profite pour activer une clause dans son contrat qui lui permet de refuser les remakes ! Ce début des années 40 a été fatal à l’acteur, entre autres à cause de ses refus célèbres. En effet, il a d’abord refusé La Grande évasion de Raoul Walsh, puis Le Faucon maltais et ensuite Casablanca de Michael Curtiz. C’est-à-dire les trois films qui ont fait d’Humphrey Bogart, choisi chaque fois à sa place, l’une des plus grandes stars de l’histoire d’Hollywood. 

    Joan Eslie et Humphrey Bogart dans La Grand évasion

    George Raft, hors course, John Huston pense alors à Bogart pour son rôle du détective. Les deux hommes ont déjà aimé travaillé ensemble sur La Grande évasion où le jeune Huston était le scénariste. Et c’est justement grâce au succès de ce film que Huston a pu débuter son premier projet comme réalisateur. C’est aussi dans ce film que Bogart obtient enfin le rôle-titre ; sa popularité est en plein essor et l’acteur a besoin rapidement d’un projet pour capitaliser sur ce succès. 

    Mary Astor et Humphrey Bogart dans Le Faucon maltais

    Mais observons le reste du casting du Faucon maltais. Pour le premier rôle féminin, le studio songe d’abord à Ingrid Bergman (qui regardera ce film en boucle pour se préparer à jouer avec Bogart dans Casablanca l’année suivante) mais aussi à Paulette Goddard, Ginger Rogers, Olivia de Havilland ou encore Geraldine Fitzgerald, qui refuse le rôle. Le rôle est alors donné à Mary Astor, une star du muet qui a dû batailler pour réussir la transition vers le cinéma parlant et qui a dû affronter le décès de son premier mari, un réalisateur mort lors de repérages aériens. Elle a ensuite été au milieu de plusieurs scandales judiciaires mais encore une fois, elle arrive à surmonter les problèmes et sa carrière se relance avec ce film mais aussi avec un autre film tourné à la même période : Le Grand Mensonge d’Edmund Goulding qui lui permettra d’obtenir l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle. 

    Elisha Cook Jr., Sydney Greenstreet et Peter Lorre

    Dans les seconds rôles, on retrouve trois acteurs plus ou moins insolites. Tout d’abord et non des moindres, Peter Lorre, le célèbre M de M le maudit. Si son amitié avec Bertolt Brecht l’a mis à mal en plein maccarthysme et la chasse aux communistes, il est tout de même au pic de sa carrière, enchaînant l’année d’après avec Casablanca. Il aura encore quelques sursauts dans les années 50 avant de finir sa carrière dans les séries B et l’écurie de Roger Corman. Un des autres visages marquants, c’est Elisha Cook Jr. qui joue un homme de main que tout le monde traite de gamin alors qu’il a déjà 38 ans lors du tournage et… que ça se voit ! L’homme est réputé pour jouer les hommes de main à Hollywood et ne jamais sourire. Ensuite, Sydney Greenstreet. Avec plus de 30 ans de carrière, ce n’est pas un comédien débutant mais c’est grâce à John Huston, qui ne trouvait pas d’acteur imposant pour jouer son méchant, qu’il eut sa première chance de débuter au cinéma à plus de 60 ans. Mais pour pouvoir utiliser un tel gabarit, il a fallu s’adapter : garde-robe sur mesure, décors sur mesure, chaises sur mesure, etc. et Huston ne s’est pas privé de le filmer en contre-plongée afin de le rendre encore plus impressionnant. Il sera aussi de la partie dans Casablanca avec Bogart et Peter Lorre (avec qui il tournera 9 films !). Et enfin, le dernier : Walter Huston, le père du réalisateur, acteur connu de l’époque (mais qui gagnera un Oscar du Meilleur second rôle, grâce à son fils et Le Trésor de la Sierra Madre) . Venu surtout pour porter chance à son fils qui réalise son premier film, il a quand même dû promettre à Jack L. Warner, le patron du studio, qu’il ne réclamerait pas de compensation financière pour cette apparition. 

    Au vu du petit budget qu’il a en main, Huston sait qu’il ne doit pas se planter et que tout le monde l’attend au tournant pour son premier film. Il planifie alors chaque seconde du film, peaufine le scénario, se met des instructions pour chaque plan, avec des croquis pour chaque scène, afin que le tournage se déroule sans accroc, qu’on voit en lui un professionnel et qu’il ne dépasse ni le budget ni le temps de tournage prévu.

    Humphrey Bogart

    Et tout cela devait se dérouler avec la pression du code Hays qui a déjà le livre en grippe. Pour cette version, on a pas d’allusions directes à l’homosexualité des gangsters ou l’évocation de la nudité des personnages féminins. Malgré tout, il reste quelques intentions discrètes qui restent proches du roman initial. Lorsque la secrétaire du détective tend la carte de Joël Cairo, le personnage joué par Peter Lorre, Sam Spade la renifle et indique qu’elle est parfumée. La secrétaire lui répond : “Gardénia”, un terme utilisé dans le “queer coding”, une technique narrative qui consiste à donner des traits, comportement, un style LGBTQIA+ à un personnage sans jamais nommer explicitement son orientation sexuelle ou son identité de genre. Plus tard, dans le film, le jeune homme de main, joué par Elisha Cook Jr. est régulièrement nommé par le terme “gunsel” par son chef. Ce terme, qui ressemble à “gunsman” a réussi à tromper les censeurs alors que c’est un terme venant de l’argot yiddish visant les homosexuels. Le terme sera d’ailleurs repris dans sa signification trompeuse par la suite et à l’heure actuelle, les deux significations sont connues et acceptées dans les dictionnaires. 

    Humphrey Bogart

    Mais les soucis viennent aussi de l’intérieur. Le patron du studio se plaint qu’Humphrey Bogart et Peter Lorre fument de manière excessive dans le film. Pas pour préserver le public de mauvaises habitudes, mais surtout pour éviter que les spectateurs ne quittent la salle de cinéma pour aller fumer dans le hall d’entrée. Il demande alors à John Huston de contrôler les deux comédiens. En réponse, Bogart et Lorre décident de s’amuser un peu en fumant le plus souvent possible et en entraînant Mary Astor et Sydney Greenstreet dans la blague. Mais la blague a des conséquences et John Huston voit son poste menacé et tout le monde se range à la volonté du patron. Mais au visionnage des premiers rushs, il manque une ambiance particulière et les acteurs ne se comportent pas de la même manière. Huston retourne alors voir Warner pour justifier l’apport des cigarettes à la tension recherchée dans le film, ce qui sera finalement accepté. 

    Walter Juston, Humphrey Bogart, Lee Patrick et John Huston

    Avec toutes ces contraintes, le studio ne s’attend pas à grand chose du film et l’envisage comme une bonne série B policière, n’investissant que très peu dans la promotion du film. Mais contre toute attente, le film est un énorme succès commercial et critique, le genre de succès qui fait du film un classique instantané. Il est, à l’heure actuelle, toujours considéré comme la pierre angulaire du film de détective. Suite à ce succès, une suite est mise en route assez rapidement, intitulée provisoirement Les Nouvelles aventures du Faucon maltais et Jack Warner avait déjà sollicité Dashiell Hammett, l’auteur du roman original, pour travailler sur le scénario. Mais John Huston et Humphrey Bogart ont eu des exigences bien plus hautes et un accord ne fut jamais trouvé. 

    John Huston

    En même temps, la carrière des deux était lancée et ils avaient sûrement envie d’autres choses. De plus, les Etats-Unis sont ensuite rentrés dans la Seconde Guerre mondiale et ont freiné l’ascension des deux hommes. Si Bogart a été réformé en raison de son âge, Huston a été enrôlé dans le Corps des Transmissions où il réalisera des films sur l’armée. Si certains ont marqué les esprits, beaucoup de ses films ont été censurés et selon sa fille, Anjelica Huston, cela l’avait marqué et aurait eu une influence sur la suite de sa carrière. Car après la guerre, sa carrière va reprendre de plus belle avec d’autres chefs-d’œuvre comme Le Trésor de la Sierra Madre, The African Queen (avec de nouveau Bogart qui décroche même l’Oscar pour son rôle), Moby Dick ou encore L’homme qui voulut être roi, dont on a déjà parlé en avril. 

    Humphrey Bogart

    Le Faucon maltais est un film mythique qui a surpris plus d’une personne, à l’époque, qui n’était pas prête à parier sur un réalisateur débutant et un acteur pas encore tout à fait une vedette. Finalement, cela a permis l’ascension d’un des plus grands réalisateurs et un des plus grands acteurs hollywoodiens. Et même si le film a pas mal vieilli pour le spectateur contemporain, on reste coi devant la performance et la présence à l’écran d’Humphrey Bogart et ne peut qu’admirer les bonnes trouvailles de mises en scène d’un futur grand réalisateur, John Huston. 

    Loïc Smars
    Loïc Smarshttp://www.lesuricate.org
    Fondateur, rédacteur en chef et responsable scènes du Suricate Magazine

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