Pour le second volet de « Collection Meets », qui met en dialogue les œuvres de ses collections avec des pièces issues de collections extérieures, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB) présentent un ensemble de peintures modernes espagnoles abstraites et informelles. Issues de la collection de Philippe-André Rihoux, ces œuvres sont signées d’artistes peu connus qui ont renoncé à l’exil sous la dictature de Franco.
Manolo Millares, Manuel Mompó, Manuel Rivera et Antoni Tàpies ne sont pas les plus connus des peintres espagnols (sauf Tàpies). Et pour cause, à l’heure où Pablo Picasso, Joan Miró ou Salvador Dalí fuyaient la dictature franquiste, ils ont fait le choix de rester dans le pays qui les a vus naître, entre 1923 et 1927. Dès lors, ils étaient littéralement détestés par les critiques et n’ont pas été montrés jusqu’en 1975, année du décès du dictateur. Même si certains ont été intégrés dans des collections étrangères, ils n’ont rejoint que tardivement les collections nationales.
Dans les années 1950, la seule possibilité pour des artistes de sortir d’Espagne résidait dans des bourses de gouvernements étrangers comme la France, notamment. Certains artistes ont glané une reconnaissance à l’international grâce à la participation à des biennales d’art comme São Paulo en 1957 ou Venise en 1958. A noter que Joan Miró a beaucoup défendu ces artistes, notamment par le biais de Pierre Matisse, le fils du peintre Henri Matisse, qui tenait galerie à New York. Ils ont participé à une exposition américaine itinérante et eu les honneurs des cimaises du Guggenheim. Ce qui leur a permis de vendre un nombre conséquent d’œuvres ce qu’il ne leur était pas possible en Espagne.

« Il existe un très fort sentiment d’identité chez ces artistes espagnols des années 1950, 1960 et 1970 qui ont choisi de ne pas s’exiler, mais de rester en Espagne, explique Philippe-André Rihoux, donateur des 18 œuvres présentées lors de cette exposition. On perçoit chez eux une force, une identité espagnole, mais aussi une grande ouverture sur le monde ».
Manolo Millares était un peintre et graveur espagnol né à Las Palmas de Gran Canaria en 1926 et mort à Madrid en 1972. Il est surtout connu comme une figure majeure de l’art abstrait espagnol d’après-guerre, associé à l’art informel et cofondateur du groupe d’avant-garde El Paso.
Millares s’est d’abord intéressé au surréalisme avant de développer un langage très personnel autour de matériaux comme la toile de jute provenant des sacs du Plan Marshall, comme support ou cousue pour former des volumes, et caractérisé par l’utilisation de la peinture noire et blanche dans la finition finale. Son œuvre, marquée par une dimension à la fois archaïque, dramatique et politique, a contribué au renouveau de la peinture espagnole moderne.
Le groupe El Paso était un collectif d’artistes espagnols fondé en février 1957 à Madrid, actif jusqu’en mai 1960. Il réunit des figures comme Antonio Saura, Rafael Canogar, Manolo Millares, Manuel Rivera, Luis Feito, Juana Francés, Antonio Suárez et Pablo Serrano, autour d’un manifeste appelant à une révolution plastique engagée.
Signé par des peintres et sculpteurs influencés par l’informel et l’expressionnisme abstrait, le groupe visait à briser l’isolement artistique post-guerre civile et franquiste, en s’inspirant de la tradition espagnole (El Greco, Goya, Picasso) tout en explorant des matériaux bruts comme le fer, le grillage ou le sac de jute. Leur manifeste dénonce la crise des arts visuels en Espagne et prône une création libre, sans frontières formelles, pour un « nouvel état d’esprit ».
Né le 23 avril 1927 à Grenade et mort le 2 janvier 1995 à Madrid, Manuel Rivera est reconnu pour son rôle clé dans l’avant-garde artistique post-Seconde Guerre mondiale en Espagne. Il a étudié à l’École supérieure des beaux-arts de Séville, où il enseigna plus tard, avant de s’installer à Madrid en 1951. Il épousa Mary Navarro la même année et participa à la première Biennale hispano-américaine. Formé initialement comme sculpteur, il évolua vers la peinture abstraite et informelle après des rencontres avec les avant-gardes internationales.

Dès 1956, Rivera révolutionna sa pratique en utilisant des toiles métalliques, grillages et fils de fer tendus sur cadres, créant des effets de superposition, de moiré et de profondeur spatiale au-delà de la composition traditionnelle. Il entend ainsi créer un rapport avec le spectateur qui découvre les couleurs selon le point de vue où il se situe par rapport à l’œuvre. Des instructions très précises à propos de l’accrochage de son travail figurent au dos des pièces afin qu’elles soient visibles telles qu’il les a conçues.
En 1957, il cofonda le groupe El Paso à Madrid, propulsant l’abstraction en Espagne sous le franquisme. Il quitta le groupe peu après pour développer un style personnel, mais ce mouvement marqua son engagement pour un art engagé et expérimental. Ses œuvres figurent dans des collections majeures comme le Metropolitan Museum of Art, le Getty Museum et le Reina Sofía.
Manuel Mompó (de son vrai nom Manuel Hernández Mompó, 1927–1992) était un peintre et sculpteur espagnol d’abstraction géométrique, actif dans la seconde moitié du XXᵉ siècle. Formé à l’École d’arts de Valence, puis passé par Paris (onde informelle) et Rome, il a développé une peinture abstraite souvent associée à l’abstraction géométrique et au lyrisme espagnol des années 1950–1970. Il a créé un univers fait de signes simples, presque enfantins, liés au quotidien. Il a toujours revendiqué l’écriture enfantine dont il appréciait la pureté.

Son œuvre, basée sur l’interprétation de paysages et de thèmes urbains, prend peu à peu une plus grande liberté, influencée par les tendances abstraites et l’informalisme. Il a vécu à Madrid, Ibiza puis Majorque (une forme d’exil intérieur), et a exposé dans de nombreuses villes espagnoles et européennes, ainsi qu’aux États‑Unis. Il a obtenu plusieurs distinctions importantes, dont le prix Unesco à la Biennale de Venise en 1968 et le prix national d’arts plastiques décerné par le ministère espagnol de la Culture en 1984 et la Médaille d’or du mérite des beaux-arts du Ministère de l’Éducation, de la Culture et des Sports espagnol en 1991.
Né à Barcelone en 1923, Antoni Tàpies est bercé très jeune par l’amour des livres, sa mère étant issue d’une famille d’éditeurs. Sont également visibles à l’exposition des ouvrages de bibliophilie dont l’artiste appréciait particulièrement le côté tactile. Des ouvrages dont les caractères disparaissent sur certaines pages, comme une allusion à la censure pratiquée par la dictature.

À l’adolescence, il est confronté à la guerre d’Espagne et est frappé par la puissance des graffitis sur les murs de sa ville. Artiste autodidacte, il a réfléchi à la condition humaine, à son propre contexte historique et à la pratique artistique, en particulier aux limites et aux contradictions de la peinture. Il s’est progressivement engagé dans la défense de la Catalogne culturelle et politique, d’abord au nom de la liberté et de la démocratie, puis très clairement comme figure de l’identité catalane sous le franquisme et dans la transition démocratique.
Il fréquente les milieux artistiques et intellectuels de Barcelone et fait la connaissance de Joan Miró qui est l’une de ses figures tutélaires. Tàpies est un esprit très ouvert, féru de philosophie, de littérature. Son œuvre, bien que de tendance abstraite, est souvent à consonance politique et investit l’espace mural. En 1952, il participe à la Biennale de Venise et commence à acquérir une reconnaissance internationale et expose à New York et Paris.
Il explore dans ses compositions les possibilités d’expression qu’offre la matière et intègre à ses œuvres des objets, voire des pièces de mobilier. Son œuvre est qualifiée de concrète, d’informelle ou de matiériste. Tàpies ne rejette pas pour autant la force du symbole, de la trace, du signe. La croix est omniprésente dans cette œuvre singulière qui se situe en dehors des clivages traditionnels entre figuration et abstraction. Matiériste, Tàpies joue avec les textures, les matières, les éléments, de manière non conventionnelle et totalement libre.
« Gotes de mel » (Gouttes de miel), composition très graphique et plastique, utilise différentes techniques qui séduisent les yeux et appellent au toucher et évoquent l’angoisse, partagée par nombre de peintres, de la perte de la vue. On y retrouve le signe récurrent de la croix mais également la thématique de la vanité au travers de la forme du crâne.
Mise en lumière
Le principal point commun entre ces quatre artistes est leur refus du franquisme et leur engagement dans le mouvement international de l’art informel, un mouvement qui rejette l’académisme et privilégie l’expression des émotions par l’utilisation de matériaux non conventionnels, tels que le fil métallique. « Les Espagnols utilisaient ces différents matériaux pour exprimer la souffrance », explique Francisca Vandepitte, commissaire de l’exposition, ajoutant que c’était leur manière de dénoncer l’oppression du régime franquiste.

Les dix-huit œuvres de ces artistes, ainsi que des ouvrages de bibliophilie consacrés à Tàpies et plusieurs catalogues d’expositions de Manuel Mompó, sont présentées aux côtés de celles de leurs compatriotes Antonio Saura et Luis Feito, déjà conservées dans les collections des MRBAB. L’exposition Collection meets Spanish Artists est également enrichie par des créations de leurs contemporains italiens Alberto Burri et Lucio Fontana. Ces rapprochements mettent en lumière les liens artistiques qui les unissent, notamment leur intérêt commun pour l’art informel, la matière et l’expérimentation. « Ces œuvres font partie de nos collections des années 1960, mais elles étaient quelque peu isolées. Nous pouvons désormais les présenter ensemble, en dialogue avec ces artistes qui se connaissaient », selon Francisca Vandepitte. Cette exposition a été l’occasion de sortir des réserves et de restaurer ces œuvres.
Philippe-André Rihoux a découvert ces artistes lors d’une exposition, à la Galerie Carrefour à Bruxelles en 1970, consacrée à Manuel Mompó. Alors étudiant en Histoire de l’Art et Archéologie à l’ULB, il a décidé de consacrer son mémoire à cet artiste et de s’intéresser à ces artistes occultés par la dictature et, finalement, à acquérir leurs œuvres. Le collectionneur raconte pour l’anecdote que Hergé a été un des premiers acheteurs belges du travail de Manuel Mompó. Les bureaux du dessinateur se trouvaient en effet avenue Louise, non loin de la Galerie Carrefour. Très intéressé par l’art contemporain et abstrait, Hergé a acquis une toile de l’artiste et lui a également offert un dessin original, un crayonné préparatoire représentant Tintin en costume traditionnel écossais face au gorille de « L’île noire » (une pièce de collection estimée entre 270.000 et 300.000 euros lors d’une vente en 2019).
Aujourd’hui, poursuivant sa volonté de leur donner plus de visibilité en Belgique, il a décidé de léguer ces 18 œuvres par testament. À son décès, elles rejoindront donc la collection du musée belge. N’ayant pas d’enfants et étant profondément attaché au musée qu’il fréquente depuis sa jeunesse, « il préférait que les œuvres soient conservées dans un musée plutôt que dispersées dans divers lieux et qu’elles contribuent ainsi à enrichir la collection du musée ». Toutefois, il n’exclut pas de faire une donation de quelques œuvres de sa collection dans un avenir plus proche. En attendant, il pourra toujours jouir de ces œuvres, après août 2026, comme simple usufruitier.
Où ? Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, 3 rue de la Régence – 1000 Bruxelles
Quand ? Du 1er avril au 16 août 2026
Combien ? Tarif standard 10€ (voir les différents tarifs)
