Laïka d’Ascanio Celestini au National

De et mis en scène par Ascanio Celestini, avec David Murgia, Maurice Blanchy (accordéoniste), Yolande Moreau (voix-off) – crédit photo : © Dominique Houcmant/Goldo

Du 4 au 11 février 2017 à 20h15 au Théâtre National

Il y a la femme à la tête embrouillée, le clochard qui fait la manche sur le parking du supermarché, la vieille, les manutentionnaires qui déplacent des caisses à l’entrepôt, la prostituée, et les « messieurs du bar ».

Justement, c’est du bar qu’il revient, le narrateur de Laïka, interprété par le vibrant David Murgia. Pour Pierre, son colocataire, accordéoniste à l’allure débonnaire et au silence bienveillant, pour nous, il rejoue le long échange qui vient de le lier à une poignée inconnus, piliers de bar peu familiers de la vie hors du troquet, à qui il a pris le temps de raconter le morceau d’humanité vivante qui circule entre l’immeuble, le parking et le supermarché. Parce  que cette humanité banale, faite de petits prodiges et de grande vulnérabilité, de cœurs ouverts et de solitude, de grandeur quotidienne et de cruauté triste, il l’observe et la connaît bien. Scandé par l’accordéon de Pierre, son récit nous emmène ainsi dans les rythmes croisés du quartier : dans les trois huit des manutentionnaires, dans les nuits gelées de la prostituée, dans le temps disloqué de la femme à la tête embrouillée. Et le narrateur lui-même s’y perd, fonce au-devant de ces vies minuscules pour tâter l’étoffe possible du futur, reprend des bribes d’histoires passées, repart au commencement du monde, Big Bang et chaos, s’envole au-dessus de ces miettes terrestres pour essayer de voir où se loge Dieu dans tout ça.

Dans ce théâtre-récit, courant né en Italie sous l’influence de Dario Fo dans les années 1980, et dont Ascanio Celestini est un des représentants les plus estimés, l’acteur fait place au narrateur et au conteur. Marqué par la tradition orale, c’est un théâtre humaniste, politique et civique, qui s’accroche aux tragédies collectives en se tournant vers les vivants : « Dans le théâtre-récit », écrit le spécialiste de littérature italienne Olivier Favier, «  les morts de Srebrenica n’ont pas besoin de requiem. C’est aux vivants de Srebrenica qu’il revient de parler. Leur parole, l’acteur-auteur est là pour la porter. » Peu d’accessoires, un décor minimal, une mise en scène réduite, mais un narrateur comme une flamme vive qui regarde son public dans les yeux pour témoigner du monde et s’adresser à lui.

Deux choses sont essentielles, dans ce teatro di narrazione : une bonne histoire, un bon conteur. Laïka réunit les deux.

Une excellente histoire, d’abord : le texte de Ascanio Celestini, écrit en italien et « approprié » par Murgia en français, est d’une beauté, d’un humour et d’une poésie qui allient clarté fluide et chaos fracassant, fil de la pensée divaguant en tous sens et pointe du mot juste, bavardage et métaphysique. Il est question d’injustices, de grèves réprimées dans la violence policière, d’exploitation et de misère. Mais aussi de prostituées transformées en pneus, de mémoire reconstituée sur des petits cahiers, de rêves de toutes les morts possibles s’imaginer un demain désirable. Des bas-fonds aux étoiles, en une phrase : voilà ce que peut la littérature.

Et un conteur bouleversant, ensuite. La langue claquante de David Murgia, son rythme qui épouse avec fougue le mouvement du texte, sa présence incandescente, son énergie toute en attention et en urgence, font de Laïka une fable puissante et douce, lumineuse et teintée de ténèbres. Qui nous touche peut-être parce qu’il est un peu ridicule de tisser pour cette humanité moribonde une épopée d’une telle ampleur. Ou peut-être parce que le théâtre-récit, précisément, s’entête à nous sauver, à tout sauver, à tout dire de nous, et que nous en valons la peine.

Emilie Garcia Guillen
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Journaliste du Suricate Magazine