
L’Agent secret
Réalisateur : Kleber Mendonça Filho
Genre : Drame, Policier
Acteurs et actrices : Wagner Moura, Gabriel Leone, Maria Fernanda Cândido
Nationalité : Brésil, France, Pays-Bas, Allemagne
Date de sortie : 17 décembre 2025
Inspiré par les années noires de la dictature brésilienne, L’Agent secret mêle polar, fantastique et mémoire blessée. Kleber Mendonça Filho y compose un récit troublant, saturé de moiteur et de paranoïa, où un requin éventré, une jambe humaine et un refuge clandestin deviennent les symboles d’un Brésil hanté par ses morts – et par un passé qui refuse de disparaître.
Quand le réel contamine la fiction
Quelques jours avant la projection presse de L’Agent secret, j’ai découvert — en regardant le JT du soir — les images insoutenables du raid policier le plus meurtrier de l’histoire de Rio. Les caméras montraient plus de cent corps abandonnés sur l’asphalte, ensanglantés, mutilés. Autour d’eux, des familles en larmes, des passants incrédules, des journalistes et photoreporters se bousculant pour capturer des angles “parlants”. Tout, dans ce reportage, relevait d’une obscénité du réel mise en spectacle, où la douleur devenait matière visuelle, exposée sans la moindre pudeur. Ces visions m’ont accompagné dans la salle, collées à ma rétine comme un filtre invisible. Je ne pouvais pas m’empêcher de les relier au premier cadavre filmé par Kleber Mendonça Filho, posé sur le sol d’une station-service de Recife et attirant les chiens errants. Ici aussi, la mort est publique, triviale, presque administrative.
Un thriller politique sous haute température
Mendonça nous transporte en 1977, en pleine dictature brésilienne. Wagner Moura (Narcos, Dope Thief, Mr & Mrs Smith), récompensé par le Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 2025 pour ce rôle, incarne Marcelo, un universitaire en fuite, vivant sous un nom d’emprunt, qui débarque à Recife au moment du carnaval pour retrouver son fils et tenter de renaître. Dès les premières scènes, le réalisateur installe ce mélange de paranoïa, de moiteur et de violence diffuse qui caractérise son cinéma. Rien n’est jamais frontal, tout arrive par glissements, par visions, par fragments d’histoires qui s’assemblent lentement.
Une scène cristallise ce mélange de grotesque et de tragédie : la police est convoquée chez une médecin légiste d’une cinquantaine d’années, femme élégante, sérieuse, imperturbable. Elle ouvre elle-même le ventre d’un requin fraîchement pêché. Le montage sonore laisse deviner l’odeur pestilentielle qui envahit la pièce. Elle extrait des boyaux en décomposition, puis une jambe humaine quasi intacte. Le requin n’a rien recraché : il l’a avalée, et ce morceau de corps en putréfaction l’a sans doute tué. La séquence est grotesque, malsaine, d’une puissance rare. Et surtout, ce n’est que le début.
Car la presse locale s’empare de l’affaire et transforme ce morceau de cadavre en objet de fascination. Mendonça pousse l’idée jusqu’au fantastique : dans un parc nocturne de Recife, réputé pour ses rencontres clandestines et homosexuelles, la jambe devient une créature mythique qui “attaque” les amants. Une scène oscillant entre horreur et comédie, dans la tradition du cinéma d’exploitation brésilien. Mais derrière l’absurde se cache un geste politique : montrer comment des récits grotesques peuvent détourner l’attention, masquer des violences autrement plus profondes. Dans le Brésil des années 70, comme dans celui d’aujourd’hui, la rumeur, le fait divers et le mythe urbain servent parfois à couvrir des exécutions extrajudiciaires.
Cette logique traverse toute l’intrigue. Une femme a été tuée par des “nettoyeurs professionnels”, hommes du peuple, petits flics et petits voyous confondus : pas très malins, dangereux, méthodiques, corrompus, chargés d’effacer les traces. Ce sont eux qui doivent éliminer Marcelo. Ce sont eux qui incarnent cette zone grise où se rencontrent l’État, les intérêts privés et la violence sous-traitée. Mendonça filme leur bêtise, leur brutalité, leur banalité. La dictature n’a pas le visage des monstres : elle a celui des hommes ordinaires habitués à obéir.
Le film bifurque ensuite vers le refuge de Dona Sebastiana, mamie clandestine qui héberge les menacés sous de fausses identités. C’est là qu’apparaît l’un des motifs les plus puissants de L’Agent secret : un chat siamois à deux visages, difforme mais étrangement paisible. Il déambule parmi les « réfugiés » comme un symbole silencieux. Marcelo, qui aime les chats, est fasciné et mal à l’aise. Il voit dans cette bête un reflet de lui-même : un corps unique, deux identités mal cousues, une existence fracturée. Le chat incarne aussi un pays dédoublé, avançant malgré ses contradictions, ses cicatrices, ses visages irréconciliables.
Moiteur, mémoire et fantômes
La photographie du film rend cette sensation de moiteur permanente : la chaleur, la promiscuité, les nuits électriques, les intérieurs où l’on transpire sans rien dire. Mendonça filme la ville comme un organisme vivant, où la lenteur du quotidien cohabite avec la violence policière et la clandestinité. Son récit, éclaté en fragments, fait coexister les voix du passé – celles enregistrées sur des cassettes par le réseau d’exfiltration – et un présent qui tente de comprendre ce qui lui a échappé. Le film montre un pays où la mémoire est fragile, où l’histoire officielle masque encore les disparitions, les exécutions, les corps avalés par la mer.
Un Brésil hanté par ses morts
Ce qui bouleverse, au-delà de la virtuosité formelle, c’est la manière dont Mendonça filme le Brésil comme un territoire hanté. Les morts n’y restent jamais où on les met. Ils reviennent sous forme de restes, de rumeurs, de fantasmes grotesques. Ils ressurgissent dans un requin éventré, dans une jambe qui refuse de se taire, dans un chat aux deux visages, dans les voix tremblantes de cassettes anciennes. L’Agent secret est un film sur les corps qu’un pays cherche à effacer, mais qui refont surface malgré tout. Et si la fiction semble parfois outrancière, c’est simplement parce que le réel, lui, ne cesse de la dépasser.
