Titre : La règle de trois
Auteur.ice : Chloé Saffy
Edition : Musardine
Date de parution : 22 mai 2023
Genre du livre : Roman
Que faire avec un troisième coloc, sinon commencer une aventure sexuelle d’envergure ? Ophélie et Livia vont bientôt se poser la question, sans pourtant trop y réfléchir. Disons que Milo, le troisième coloc en question, va apporter sa contribution, non pas en faisant des avances déplacées, mais en ramenant des filles à la maison. Des filles qui crient et s’extasient. L’enfer, pour beaucoup d’autres colocs. Pas pour Ophélie et Livia, qui en profitent même pour se toucher plus ou moins discrètement dans leurs chambres. Arrive enfin le jour où le secret d’État fuite, lorsqu’Ophélie fait comprendre au troisième larron que : « oui, Milo, on t’entend baiser dans tout l’appart, et oui, nous aussi, on veut en profiter ».
La règle de trois est le fantasme ultime d’une colocation qui fonctionne (d’abord, ce qui n’est pas forcément une mince affaire) et qui carbure au sexe sans complexe. Pourtant, un adage de sages le formule bien : la sexualité entre colocataires, quand le plaisir se tasse ou que les sentiments s’en mêlent, peut faire beaucoup de dégâts. Certain·es diront même que la colocation est incompatible avec le sexe. Connaissons-nous plus de colocs défaites à cause de sexe que de couples toujours heureux ensemble suite à leur rencontre en petite communauté de vie ? Quoiqu’il en soit, chez Chloé Saffy, cela marche, et cela marche même plutôt bien ! Il faut cependant bien avouer que l’autrice s’intéresse plus à la vie sexuelle qu’à la vie de tous les jours de l’appartement. Si Milo a l’air d’être l’homme parfait, point de vue de la baise, se pourrait-il aussi qu’il soit l’homme de vie et de ménage parfait (à suivre dans la suite de La règle de trois ?).
Ophélie va être la première à profiter du coup de lèche incroyable du garçon, elle qui pourtant était très heureuse dans sa coloc de filles, avec Livia et une autre qui les quitte inopinément pour une autre opportunité. Très vite, le secret s’éventera : Ophélie en fait part à Livia, qui voudra elle aussi goûter une (grosse) part de gâteau. Voilà donc les deux filles et le garçon mêlées dans des scènes de sexe joyeuses, où les deux amies se rencontrent elles-mêmes sexuellement pour la première fois.
Chloé Saffy sait écrire de bonnes scènes de sexe, et c’est tout à son honneur, vu que le livre est paru aux éditions La Musardine. Et si elles sont bonnes, ces scènes, c’est parce qu’elles ont l’air vraies. L’autrice ne se focalise pas uniquement sur la pénétration/la fellation/le cuni/la sodomie, même si l’humain est conçu partout pareil, avec les mêmes organes et possibilités, on n’y échappera pas. Saffy apporte l’humour et cette sensation d’y être : ses personnages peuvent parler durant le sexe, soit pour exciter l’autre soit pour faire rire. Elle apporte également un soin inhabituel à parler de safe sex : Milo s’arrête pour prendre un préservatif. Ophélie et Livia parlent ensemble et avec lui d’aller passer des tests pour pouvoir se (faire) pénétrer sans latex. Ensuite et surtout, plus que dans l’acte même de la pénétration, Saffy aime décrire ses personnages se mâtant l’un·e l’autre pendant que l’une suce/lèche l’autre. L’excitation se lit dans les regards, les sourires, la salive et la bave, les corps qui se détendent. Ces descriptions sont autant, voire plus sexuels, que « l’acte » lui-même. À partir d’où commence le (bon) sexe ?
Si Chloé Saffy est très douée pour écrire les scènes de sexe, elle ne sont pas si fréquentes, mais longues : elles durent sur plusieurs pages. Le livre faisant toutefois 270 pages, on est heureux d’apprendre que l’histoire d’Ophélie, Livia et Milo tient la route, même quand elles ne baisent pas. À nouveau, cette sensation de vécu, de réel, fait que les émotions, les sentiments, la baisse de régime ou le regain d’énergie sont vraisemblables, en fonction des saisons ou des aléas de la grande ville, que ces personnages ne sont pas que personnages mais qu’ils existent à Paris ou ailleurs, sans non plus que ça tende vers la profondeur existentielle d’une Anna Karénine (mais ce n’est pas ce qu’on lui demande, à Saffy). Ophélie et Livia ne sont pas qu’attirées par le sexe, d’ailleurs l’autrice se permet même d’envoyer bouler des semaines entières de baise en quelques phrases, parce qu’il n’y a pas que cela, dans la vie, il y a aussi le travail, ramener de l’argent à la maison, le cinéma, etc. On peut certes trouver que le côté amical/familial est assez réduit, de même que les traumas d’enfance ou de relations passées. Mais on peut aussi aimer cela pour ce côté terriblement rafraichissant.
Est-ce que La règle de trois est ce livre qui réfléchit au trouple, au polyamour, à l’amitié sexuelle ? Non, et Ophélie le dit bien au début. Il et elles vont baiser, pas se tourmenter l’esprit ou l’esprit du lecteur/de la lectrice. Ce n’est pas un livre qui vient débattre, rabattre les cartes ou souhaiter qu’advienne un autre modèle de vie (peut-être dans ce fameux tome 2, qui sait ?). Non, c’est un livre qui exalte la relation à trois entre des jeunes pour qui le sexe, s’il n’est pas une activité banale comme une autre, parce qu’il demande un certain savoir et une disposition d’être et d’esprit, est néanmoins quelque chose qu’on peut partager à plusieurs, ami·es, amant·es, copains, copines, filles, garçons ou peu importe. D’ailleurs, leur rencontre avec Joshua fera bientôt autant plaisir à Milo qu’à Ophélie et Livia (et au lecteur/à la lectrice). La règle de trois, c’est donc une aventure pleine de peps et de bonne humeur, de stupre et de cyprine, où le mot co-pine prend enfin tout son sens (surtout à la fin).
