De et mise en scène Anne-Cécile Vandalem et Joëlle Sambi
Mise en scène Anne-Cécile Vandalem
Avec Habib Ben Tanfous, Anne-Pascale Clairembourg, Arne De Tremerie, François Ebouele, Oscar Van Rompay, Anne-Cécile Vandalem, Federico D’Ambrosio, Alex Tambu
Du 22 septembre au 1er octobre 2026
Au Théâtre National
Sanda Dia, Belgo-Sénégalais, était un jeune homme prometteur, joyeux et ambitieux, inscrit en troisième année d’ingénieur à la KU Leuven. Alors qu’il participait au baptême organisé par le cercle Reuzegom, il est mort d’un œdème cérébral provoqué par une intoxication aiguë au sel en décembre 2018. Le procès qui a suivi n’a pas permis de répondre aux questions qu’il était légitime de se poser et s’est soldé, le 26 mai 2023, par un verdict particulièrement clément pour les accusés (400 euros d’amende et des travaux d’intérêt général). Anne-Cécile Vandalem décide alors de mettre en scène La Fête, une rencontre fictive entre les deux parties, afin d’apporter des réponses aux questions de la famille de la victime et d’apaiser les tensions. Du théâtre éminemment politique, qui s’interroge, d’abord et avant tout, sur le racisme profondément enraciné dans la société, mais aussi sur les différences de classe. Un spectacle dur et confrontant qui atteint magistralement son but.
Dans la première partie du spectacle, chaque acteur se présente et décrit le rôle qu’il est en passe d’assumer dans la pièce. Les discours sont assez personnels. On y retrouve par exemple Oscar Van Rompay, qui incarnera Lucien Van Wezembeek, père de deux jeunes impliqués dans l’affaire et ancien président de leur cercle étudiant. L’acteur assume pleinement avoir joué Africa, un spectacle dans lequel il apparaissait peint en noir. Il rappelle qu’il a lui-même pris la décision de l’arrêter et insiste sur le fait que ses intentions étaient louables : exposer les préjugés racistes. Il y a aussi le discours d’Anne-Pascale Clairembourg, qui s’apprête à incarner un rôle qu’elle n’a pas envie d’interpréter, à savoir Sophie Van Wezembeek, femme de Lucien, et qui fait part de ses réticences au public. La victime portera le nom de Tidjane.
La rencontre a lieu dans une villa chic de la côte, résidence secondaire de la famille Van Wezembeek, notables flamands. La scénographie (Ruimtevaarders) est splendide. La rencontre est filmée et les images sont projetées sur scène, ajoutant une dimension particulière à cette confrontation. Moussa Pokou (François Ebouele), le père de la victime, et Malik Devrese (Habib Ben Tanfous), son frère, espèrent recevoir les réponses tant attendues. L’un des fils Van Wezembeek (Arne De Tremerie) est également présent, partagé entre culpabilité et devoirs familiaux.
Le contraste entre ce lieu somptueux et l’enjeu de la rencontre est choquant. Dès que la tension monte, les comédiens dépassent le cadre de leur rôle et débattent en nom propre. Jeanne Dupuis, organisatrice de la rencontre, interprétée par Anne-Cécile Vandalem, est alors obligée d’intervenir pour rétablir un minimum de calme.
Dans la dernière partie de la pièce, la violence, jusque-là plus ou moins contenue, finit par exploser, laissant tout un chacun complètement abasourdi.
Imaginer une suite à un fait divers aussi tragique est remarquable. Si les noms des personnages ont été modifiés, l’histoire s’inspire ouvertement de faits réels et met en lumière un évènement dramatique que beaucoup souhaiteraient oublier. Le père et le frère de Sanda Dia ont été impliqués dans le projet, qui s’est étalé sur plus de trois ans, porté par une trentaine de personnes.
Il faut saluer le courage d’Anne-Cécile Vandalem, Wallonne, francophone et blanche, qui a pris la décision de mettre en scène un spectacle engagé, qui interroge un certain establishment flamand, ses privilèges et les préjugés racistes qui peuvent y être à l’œuvre. Que ce soit du côté des accusés ou des plaignants, quelle est sa légitimité à s’attaquer à ce problème ? Ayant suivi le procès, l’idée que le théâtre pouvait « prendre en charge ce que le procès avait délaissé » s’est alors imposée à elle. Malgré l’avis très négatif d’une amie artiste néerlandophone qui l’enjoint d’arrêter, elle décide de continuer. Elle contacte alors Joëlle Sambi, artiste belgo-congolaise pluridisciplinaire, pour lui proposer de travailler avec elle et d’écrire les monologues post-mortem de Tidjane, qui, accompagnés de piano, ajoutent une composante poétique.
La Fête est une œuvre puissante de docu-fiction, qui rappelle à chacun que le racisme est loin d’avoir disparu et qu’il faut continuer à le combattre sous toutes ses formes. Elle questionne également les privilèges dont bénéficient certaines classes sociales et l’impunité qui peut en découler. Une œuvre forte, qui interpelle et qui mérite assurément d’être découverte.
