Titre : La dernière ville sur terre
Auteur.ice : Thomas Mullen
Editions : Rivages
Date de parution : 05 février 2025
Genre : Roman
On fait un bond dans le temps pour un retour en 1918 ? Les perspectives ne sont pas géniales : non seulement la Première Guerre mondiale fait encore rage, mais on est en plus au cœur de la pandémie de grippe espagnole. Pour son premier roman (il y en a eu 7 autres après, pour la plupart déjà traduits en français dès les années 2010), Thomas Mullen cumule les joyeusetés. Mais ne jetez pas la pierre à l’auteur américain, ignorant alors ce que le Covid allait nous réserver. Il a en effet rédigé son roman en 2006 et ce dernier a seulement été traduit en français en 2023. Le monde éditorial est parfaitement conscient du côté masochiste des lecteurs qui en redemandent quand il s’agit de raviver des douleurs… pas si anciennes.
Pour en revenir au livre, il s’ancre dans la ville fictive de Commonwealth dans l’État de Washington, petite bourgade qui vit de son industrie forestière. En pleine pandémie de grippe, Charles Worthy, le dirigeant de la ville, décide de confiner ses habitants et de ne plus faire entrer quiconque ou quoi que ce soit sur son territoire. Des tours de garde s’organisent aux portes de Commonwealth depuis deux semaines lorsqu’un soir, un soldat épuisé et affamé se présente aux sentinelles. Quelle réaction adopter face au potentiel danger que représente cet homme dans un patelin où personne n’est malade et où les réserves de nourriture commencent à manquer ? Les masques tombent, la véritable nature des habitants se dévoile et rien ne sera plus jamais pareil. Que des phrases bateaux, mais qui illustrent à merveille le développement du livre.
On a affaire à un roman bien documenté qui a la double casquette d’être à la fois historique et psychologique. Tout d’abord l’auteur aborde les ravages de la pandémie de grippe espagnole qui a fait entre 20 et 100 millions de morts, combinés à des conditions de travail extrêmement compliquées suite au manque de main d’œuvre partie au front. Ajoutez à cela les difficultés morales pour les Américains, dont une grande partie était d’origine allemande, d’aller faire la guerre aux Allemands, le tout mâtiné de soupçons envers le président Wilson de vouloir aider les Européens non par altruisme mais uniquement pour des histoires de gros sous.
L’autre facette du livre revêt un aspect psychologique diablement prenant. Sans le vouloir, Thomas Mullen nous replonge dans cette période dingue de 2020 où nos regards assassins dardaient les quidams toussant dans le métro et nos envies de meurtre pullulaient envers nos voisins pilleurs de papier hygiénique dans les rayons du Lidl. Même s’il ne s’agit pas de métro ou de PQ, les pensées destructrices des personnages envers leur prochain sont parfaitement identiques dans une société où l’individualisme prime tout autant.
Relevons aussi la question des objecteurs de conscience, assez mal vus par des familles qui ont perdu pères, fils et frères, qui deviennent par conséquent les bouc émissaires. Mais est-il éthique d’en vouloir à quelqu’un sous prétexte qu’il refuse de tuer ? Les habitants sont isolés dans leur tête, dans leur maison et dans leur ville, sans aucune nouvelle de l’extérieur. Qui sait ce qui peut bien se passer dans le reste du monde en temps de guerre et de pandémie ?
Bref, cette ville confinée en huis-clos est le microcosme de notre société avec son lot de corruption, de racisme et d’individualisme mais aussi -pour terminer sur une note positive et se dire que l’Humanité n’est pas qu’un gros étron- de courage et d’amour. Un formidable livre à l’intrigue inattendue et dénuée de temps mort qui se dévore sans geste barrière.
