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    La Dernière Rive, le deuil en silence

    Janvier 2017, une vidéo se propage sur les réseaux ; un jeune homme, Pateh Sabally, se noie dans le Grand Canal de Venise. Autour de lui, des bateaux remplis naviguent tranquillement et des passants assistent à la scène depuis la rive. Diverses exclamations se font entendre; des injures au caractère raciste et quelques appels à l’aide nonchalants. Une bouée lui est maladroitement lancée, il ne s’y accroche pas. Personne ne prend la peine de sauter à l’eau. Il finira par sombrer sous les yeux de spectateurs inactifs. Sept ans plus tard, les proches du défunt reviennent avec douleur sur cet évènement incompréhensible, ayant eu lieu à 4 000 kilomètres de leur village natal en Gambie.

    Dans son documentaire, Jean-François Ravagnan choisit une approche atypique pour traiter d’un drame. Il ne s’agit pas d’une enquête pleine de suspens attisant une quelconque curiosité morbide ou un récit lourd et accablant, mais plutôt d’une expérience philanthropique et captivante. Il persiste à retracer littéralement le parcours migratoire de Pateh au moyen d’allées et venues entre la Gambie, le Sénégal, la Tunisie, Malte et l’Italie. Il invite le public à se projeter sur la difficulté d’un voyage pareil, les changements de décors, d’atmosphères et de sociétés sont drastiques.

    L’imagerie est magnifique, envoûtante, on est immergé dans ces paysages divers et variés. Dans le village natal de Pateh, les images substantielles sont doublées de sons exacerbés ; les froissements de tissus, le contact des mains sur la peau, les clapotis de l’eau, la nature qui prospère. La puissance de cette sensorialité contraste avec le paysage vénitien, partiellement masqué par des prises de vues floues, étouffantes et dépourvues d’humanité, tout comme l’événement tragique y ayant pris place il y a quelques années.

    Concernant son parcours psychique, sans avoir pu recueillir un quelconque témoignage du défunt, le réalisateur doit interroger ses proches afin de reconstituer les états d’âme complexes de ce jeune homme tourmenté. La narration se présente sous la forme de longs silences entrecoupés de quelques récits de sa famille et amis. Malgré les années passées, l’ambiance endeuillée souligne la désolation et l’incompréhension de ses proches face aux circonstances de sa mort. À travers les décors gambiens et le quotidien des villageois, on assiste à la vie suivant son cours, elle a persisté depuis ce mois de janvier 2017. Il ne semble pas y avoir de colère ou de révolte mais l’absence de ce fils, ce frère, cet être aimé pèse lourd et ternit le quotidien de sa famille sans relâche.

    C’est le ton naturaliste, voire doux, qui fait la force de ce documentaire bouleversant. Face à des sujets toujours très actuels, comme les dangers de l’immigration, le racisme et la santé mentale, pas de mise en scène dramatisante ou d’artifices. Mais plutôt un témoignage poignant de la réalité, de l’impassibilité de la société européenne, de l’impuissance de cette famille et par extension, de tous ceux ayant vu sombrer leurs proches un à un en quête d’un « monde meilleur ».

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    La Dernière RiveRéalisateur : Jean-François RavagnanGenre : DocumentaireNationalités : Belgique, France, QatarDate de sortie : 10 décembre 2025 Janvier 2017, une vidéo se propage sur les réseaux ; un jeune homme, Pateh Sabally, se noie dans le Grand Canal de Venise. Autour de lui, des...La Dernière Rive, le deuil en silence