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    La Bataille du rail : la SNCF contre l’occupant allemand

    Il y a 80 ans, lors de la quatrième semaine de février 1946, sort La Bataille du rail, une commande du Conseil de la résistance et de la SNCF au réalisateur René Clément.

    Juste après la guerre, l’heure n’est pas aux questionnements mais à la reconstruction. Il faut faire tourner un pays qui a été dans la tourmente pendant plusieurs années. Pour cela, il faut rassembler tout le monde derrière une cause commune : la fierté nationale. C’est ce qu’on appellera à partir de 1947, le résistanCialisme, le mythe qui tend à célébrer le monde de la résistance comme la norme durant la guerre. Attention à ne pas confondre avec le résistanTialisme qui est un courant apparu plus tard comme instrumentalisation politique de la résistance par ceux qui ne l’ont pas été ou le sont devenus sur le tard, parfois même par les gens issus de milieux vichystes.

    Remarqué pour un court-métrage qu’il a réalisé pendant la guerre, Ceux du rail en 1943, René Clément, réalisateur de documentaires dans les années 30, est contacté par le Comité de Libération du cinéma français, une organisation de cinéastes active depuis 1943 et qui a pour mission de préparer les projets d’après-guerre. Il lui est demandé de réaliser un film qui rend hommage à la résistance et plus particulièrement à la SNCF qui soutient le projet et met à disposition du réalisateur tout le matériel et les infrastructures dont il aurait besoin.

    Le réalisateur part alors avec Colette Audry, sa co-scénariste, à travers la France afin de recueillir un maximum de témoignages de travailleurs du chemin de fer sur les actes de résistance qui ont été effectués pendant l’Occupation. Ce long travail documentaire donnera aussi un livre, publié en 1949. Mais en attendant, il faut s’atteler au tournage et après repérages, la plupart des scènes se déroulent entre la gare de Saint-Brieuc et les Côtes d’Armor. René Clément a à sa disposition d’énormes moyens et il n’hésite pas à les utiliser. Toutes les scènes sont réellement refaites grâce au matériel qu’on lui alloue : besoin de lancer un train à toute vitesse sur la voie ? C’est comme si c’était fait ! Besoin de faire dérailler tout un convoi de wagons dans un ravin ? On la tourne et avec trois caméras en prime ! Si la plupart des scènes ont été faites en toute sécurité, ils sont pourtant passés par loin de l’accident. Un wagon servant d’atelier de sonorisation du film se détache et part à la dérive sur une voie en pente et malgré les efforts des cheminots, il a été impossible de le ralentir. Après avoir brisé le butoir et le mur de la gare, il a fini sa course sur la Place du Marché de Lannion, heureusement sans blessé.

    Autre fait cocasse : les munitions utilisées dans le film sont des balles réelles. Pour la simple et bonne raison qu’à cette époque, il était moins cher d’utiliser de vraies munitions que de chercher à se procurer des munitions à blanc, presqu’impossible à trouver.

    Si le casting est composé essentiellement d’acteurs peu connus de l’époque ou de vrais cheminots, il est intéressant de noter quelques personnalités insolites.

    Tout d’abord, la voix du narrateur n’est pas un inconnu car il s’agit non moins que de Charles Boyer, vedette internationale installée aux Etats-Unis. Il revient en France en 1939 pour s’engager dans l’armée et défendre la France. Mais il est vite démobilisé par Edouard Daladier qui lui demande de retourner aux USA afin de convaincre ses amis du show-business de soutenir la France. Il est alors surpris par l’armistice et suite à l’appel du 18 juin de de Gaulle, il s’investit dans la défense de la France en traduisant et enregistrant en anglais des communiqués pour les radios américaines.

    Mais on retrouve aussi des acteurs moins populaires mais qui ont parfois un parcours assez insolite. Le plus étonnant, est la présence de Robert Leray qui se tournera dès les années 50 vers du contenu pornographique, jouant à la fin de sa vie les vieillards lubriques jusqu’à plus de 70 ans.

    On y retrouve aussi, dans le rôle de l’allemand de service, l’acteur suisso-américian, Howard Vernon. Germanophone, il est vite sollicité pour jouer les officiers allemands avant, à partir des années 60, se diriger vers le cinéma d’exploitation de série B , voir série Z. A la fin de sa carrière, il participe au premier film d’un jeune réalisateur, Jean-Pierre Jeunet qui cherche des trognes marquantes pour Delicatessen.

    Jean Daurand n’est pas un débutant, il joue dans des films depuis les années 30. Mais il sera surtout connu dans les années 50 pour son rôle de l’adjoint de l’inspecteur Bourrel dans la série télévisée Les Cinq dernières minutes, qu’on a déjà évoquée lors de l’épisode sur Les Vécés étaient fermés de l’intérieur, comme inspiration à Gotlib.

    Enfin, finissons avec Jean Clarieux, un comédien de doublage au timbre de voix très reconnaissable et qu’on connaît surtout pour avoir été la voix française d’Anthony Quinn mais aussi celle du Capitaine Haddock dans la série de dessins animés qu’on a tous vue à la télévision pendant des années.

    A sa sortie, le film est un énorme succès populaire et ne souffre que d’une polémique au départ. La France était en pleine guerre en Indochine contre les indépendantistes, il est vite retiré des salles en Indochine française, notamment à Saïgon car il montrait, entre autres, comment les résistants sabotaient les lignes de chemins de fer. Ces techniques ont été vite comprises et mises en œuvre par le Viet Minh contre l’Armée française.

    A la même époque, le film est directement sélectionné pour le premier Festival de Cannes de la même année. Après avoir vu la première édition avortée en 1939 suite à l’annonce de l’invasion de la Pologne par l’armée allemande, tout le monde veut se dépêcher de faire en sorte que le festival ait enfin lieu ! La Bataille du rail est le grand gagnant de l’édition en remportant le Prix du Jury International et le Prix de la mise en scène.

    Mais que penser de ce film à l’heure actuelle ? Car maintenant, nous avons assez de recul pour savoir que la période de l’Occupation n’est pas aussi manichéenne. Si des cheminots ont bien sûr été résistants, ce n’était pas le cas de tous et on peut même reprocher à la SNCF sa part de responsabilité dans la déportation des Juifs. Mais à l’époque où beaucoup de cadres devaient rester en place pour assurer la continuité de différents services, il ne fallait plus vraiment parler de collaboration et plutôt mettre en avant la résistance. Mais c’est aussi oublier que la plupart des Français n’étaient ni l’un ni l’autre. On a coutume de dire que la France était divisée en trois groupes : 15% de collaborateurs, 15% de résistants et 70% de citoyens qui essayaient juste de s’en sortir au milieu de tout ça. Ces chiffres sont bien sûr symboliques mais montrent que regarder ce film à l’heure actuelle est plutôt étrange.

    Malgré tout, il n’en reste pas moins, un hommage nécessaire pour ne pas oublier les hommes et femmes qui se sont battus contre le fascisme et à l’heure où la bête immonde refait surface, ça ne ferait pas de mal de rappeler notre Histoire.

    Sinon, cinématographiquement, c’est une assez bonne réussite. René Clément a usé à bon escient des moyens qui lui étaient mis à disposition et on sent la patte d’un réalisateur de films. Il est d’ailleurs devenu un des plus grands réalisateurs français d’après-guerre avec des classiques comme Jeux Interdits, Monsieur Ripois, Plein Soleil ou une autre fresque sur la résistance, Paris brûle-t-il qui a aussi son lot de réinterprétation héroïque de la réalité. Mais ça, c’est une autre histoire…

    Loïc Smars
    Loïc Smarshttp://www.lesuricate.org
    Fondateur, rédacteur en chef et responsable scènes du Suricate Magazine

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