« La ballade de Robert Johnson », à la croisée des chemins

Titre : La ballade de Robert Johnson
Auteur : Jonathan Gaudet
Editions : Le Mot et le Reste
Date de parution : 21 janvier 2021
Genre : Musique, roman

Le 16 août 1938 mourrait le bluesman Robert Johnson, laissant au monde vingt-neuf chansons, trois photographies et une légende faustienne. Le style musical novateur de Johnson fut tel qu’il aura impacté des générations de musiciens jusqu’à nos jours, parmi lesquels Bob Dylan, les Rolling Stones, Eric Clapton ou encore Peter Green.

Au-delà de la création de monuments du Blues tels que Sweet Home Chicago, Cross Road Blues ou Love in Vain, l’artiste aura impacté l’imaginaire collectif par sa légende, ayant selon certains vendu son âme au diable en échange d’une maîtrise inouïe de la guitare.

Si l’on ne possède que trois clichés du musicien maudit, les informations fiables le concernant étaient encore plus rares jusqu’à la publication du livre Up Jumped the Devil: The Real Life of Robert Johnson en 2019.

Partant de ce récent exposé historique, l’auteur Jonathan Gaudet livre aujourd’hui La ballade de Robert Johnson, roman en vingt-neuf chapitres liés à chacune des chansons du bluesman.

Vingt-neuf narrateurs se succéderont ainsi pour livrer leur témoignage, à mi-chemin entre histoire et fiction. À travers ces reconstitutions, Jonathan Gaudet tâchera de combler les lacunes de nos connaissances sur le sujet. Processus d’écriture intéressant dans la mesure où la majorité de ce que l’on sait de Robert Johnson nous vient justement des témoignages de divers musiciens ayant croisé sa route.

Sur fond de crise de 1929 et de ségrégation raciale, La ballade de Robert Johnson nous emmène donc sur les routes d’Amérique, au cœur même du Blues.

Dans cette logique, Jonathan Gaudet tâchera de ne rien omettre, allant jusqu’à intégrer à son récit certaines des controverses récentes concernant l’artiste, en abordant notamment une prétendue photographie de Johnson et Johnny Shines découverte en 2005 et dont l’authenticité a depuis été contestée.

C’est là un des gros défauts du roman. À force d’intégrer trop d’éléments – jusqu’à en sélectionner certains de moindre importance – l’auteur en vient parfois à parasiter son propre récit en visant une trop grande exhaustivité. En résulte un ouvrage qui n’est ni réellement un roman, ni un livre d’histoire, et tend parfois à s’égarer dans des considérations de moindre importance par rapport à la narration.

De même, au travers de certaines extrapolations, l’auteur en viendra parfois à commettre des erreurs historiques – ou du moins à trancher sur des éléments encore discutés par les spécialistes –, notamment concernant Virginia Travis, la jeune épouse du musicien morte en couche. Lors de son décès, tant ses parents que Robert Johnson étaient absents, là où Jonathan Gaudet tranche en plaçant les parents de Virginia au chevet de celle-ci.

Il s’agit d’un infime détail bien entendu. Mais un détail qui poussera parfois le lecteur à ne plus pouvoir se situer entre la réalité et la fiction, et à perdre le fil de sa lecture.

Ainsi, La ballade de Robert Johnson pourra parfois désarçonner son lectorat et aurait probablement gagné en fluidité soit en s’assumant comme un livre d’histoire, soit en embrassant pleinement le mythe faustien de l’âme vendue au diable à la croisée des chemins pour livrer une fiction complète.

Néanmoins, il faut reconnaître à l’auteur d’avoir su créer un récit nettement plus agréable à lire qu’une somme historique pure et dure. Plus encore, La ballade de Robert Johnson est parcouru d’extraordinaires références au blues qui, si l’on prend la peine de les écouter, donneront une saveur particulière – disons même une musicalité – à ce roman.

Derrière cela, Jonathan Gaudet remet sur le devant de la scène Ike Zimmermann qui fut probablement le professeur de Robert Johnson, tout en référençant aussi Tommy Johnson qui fut quant à lui le premier bluesman à raconter la légende du diable rencontré au détour d’un carrefour.

Ainsi, La ballade de Robert Johnson permet de se créer une bonne connaissance de ce sujet passionnant par le biais d’un roman à la fois abordable et agréable à lire. Si l’on peut lui reprocher certains défauts dans la narration, il n’en reste pas moins une lecture tout à fait intéressante.

A propos Alexandre Alvarez 198 Articles
Journaliste du Suricate Magazine