
Il y a des spectacles qui débordent du plateau, des œuvres dont l’énergie joyeuse traverse la salle avant même que le premier accord ne retentisse. Kinky Boots, dans cette version francophone signée par l’équipe du NOVUM, fait partie de ceux-là : un spectacle qui ne cherche pas tant à briller par la virtuosité que par un engagement viscéral, total, profondément humain. Un projet porté par une troupe bigarrée — comédien·ne·s venu·e·s du théâtre ou de la musique, artistes drag issu·e·s de la scène queer bruxelloise, technicien·ne·s, musicien·ne·s — qui donnent ici non seulement un rôle, mais un morceau d’eux-mêmes. Le programme le dit d’ailleurs très bien : « Ce n’est pas seulement un spectacle. C’est un travail d’équipe, une addition de talents, d’énergie, de bonne volonté et de passion ». Et c’est exactement ça que l’on reçoit.
Dès les premières minutes, la mise en scène rend hommage à la fabrique Price & Son, cette usine londonienne sur le déclin où tout commence. Le décor, composé de plateformes, murs de briques et machines authentiques récupérées dans une véritable usine de chaussures – oui, une vraie usine, transportée jusqu’à Bruxelles avec quatre tapis roulants de 300 kg chacun – donne au spectacle une texture brute. On s’y croirait. On sent le cuir, la poussière, l’histoire.
Mais ce qui frappe surtout, ce sont les interprètes : une distribution dense, habitée, portée par une direction musicale rigoureuse. Bob Mobunga, en Lola, règne sur le plateau avec une présence électrique, tantôt diva flamboyante, tantôt homme désarmé qui enlève ses bottes comme on arrache une armure. Face à lui, Yann Joseph campe un Charlie Price touchant, fragile, en quête de sens plus qu’en quête de succès. Autour d’eux gravitent une troupe foisonnante — Ambre Grouwels (Lauren), Émilie De Meyer (Nicola), Alexis Dourdine (Don), Muriel Waerenburgh (Pat)… tous et toutes mentionné·e·s dans la distribution officielle du programme – qui donnent au récit son ancrage émotionnel.

Et puis, il y a les Angels — Bikini the Third, Chéri·e Chapstick, Susan from Grindr, Babouss Bomboush, Puki Harana, Mystère — artistes drag authentiques, chacun.e portant un personnage comme on porte une seconde peau. Le programme insiste sur ce point : ces rôles devaient être confiés à de vrai.e.s artistes drag. Sur scène, cette décision prend tout son sens. Iels brûlent le plateau avec une sincérité désarmante, un humour généreux, une flamboyance qui donne envie de se lever, de danser, de hurler.
Ce Kinky Boots-ci dure un peu plus de 2h30… et pourtant, je n’ai pas vu le temps passer. Les tableaux chantés-dansés, exécutés avec une conviction totale, sont non seulement justes — mais surtout sincères. L’orchestre, conduit par Jean-François Rondeaux est composé de treize musicien·ne·s, pros et amateurs chevronné·e·s confondu·e·s, qui donnent corps à cette partition exigeante.
On passe d’un solo intimiste à un numéro explosif où les Angels défilent comme une boule à facettes vivante, jusqu’à un final pailleté qui ferait pâlir les soirées du West End. L’énergie est là, constante, généreuse, sans jamais basculer dans le kitsch gratuit. C’est joyeux, humain, et diablement efficace.

Soyons honnêtes : on lit parfois “amateur” dans les programmes avec un petit mouvement de recul. Comme si le mot lui-même avait été perverti, chargé d’une connotation négative. Le programme de Kinky Boots prend d’ailleurs le temps de rappeler que l’amateur·rice est avant tout celui ou celle qui aime – et sur ce plateau, on sent cet amour autant que dans certaines productions subventionnées au centime près.
Mais très vite, cette distinction disparaît. Elle devient hors-sujet. Quand 25 interprètes et 13 musicien·ne·s donnent tout, quand une équipe travaille un an — oui, un an de répétitions, une par semaine, dans une discipline rigoureuse – quand une bande de passionné·e·s met son temps, son énergie et son cœur dans un spectacle… est-ce vraiment important de savoir si elles et ils sont suffisamment chevronné.e.s pour le faire ?
Cette traduction française — fruit d’un marathon de presque un an, menée par Thibaut Radomme avec une précision quasi chirurgicale – respecte l’esprit de la version originale de Harvey Fierstein (livret) et de Cyndi Lauper (musiques et paroles). Les thématiques de non-binarité, de confiance en soi, d’acceptation, déjà présentes, résonnent ici avec une actualité encore plus brûlante.

Oui, certains aspects de l’œuvre originale portent les traces de leur époque. Oui, quelques dialogues peuvent sembler un peu datés. Mais cette adaptation bruxelloise en fait une porte d’entrée idéale pour découvrir Kinky Boots, sans jamais trahir ce qui fait sa force.
Kinky Boots est une proposition rare dans le paysage culturel bruxellois : ambitieuse, généreuse, inclusive, profondément joyeuse. Le genre de spectacle qui vous attrape par la main — ou par le talon — et vous entraîne dans une aventure où l’on rit, où l’on s’émeut, où l’on applaudit.
J’en suis ressorti le sourire aux lèvres, le cœur léger, sincèrement reconnaissant envers celleux qui ont donné leur dimanche — et toute une année de leur vie — pour offrir un beau et généreux moment.
Iels jouent jusqu’au 29 novembre, puis du 28 au 31 décembre 2025. Foncez leur donner de la force. Vous ne le regretterez pas.
Plus d’infos sur : https://kinkyboots.be/
