Jojo Rabbit, l’ombre du fanatisme

Jojo Rabbit
de Taika Waititi
Guerre, Comédie dramatique
Avec Roman Griffin Davis, Thomasin McKenzie, Scarlett Johansson
Sorti le 29 janvier 2020

Évoluant autrefois dans un cercle assez restreint suite à la réalisation de petites pépites surréalistes comme Eagle vs Shark (2007) et What we do in the Shadows ? (2014), Taika Waititi est depuis peu devenu un incontournable à Hollywood. Sa capacité à réinventer l’univers de Thor dans Ragnarok et son récent travail sur l’épisode 8 de la série The Mandalorian l’auront aidé à se faire une place de choix parmi les artistes de sa génération.

Profitant ainsi de cette visibilité nouvelle, Waititi offre aujourd’hui un genre de film-synthèse ambitieux doté d’une production et d’un casting trois étoiles. Le tout venant sous-tendre un scénario dans la plus pure lignée de ses œuvres précédentes – tout en étant l’adaptation du roman « Le Ciel en cage » de Christine Leunens.

Petit garçon rêveur dans l’Allemagne nazie, Jojo « Rabbit » Betzler est embrigadé dans les Jeunesses hitlériennes et peu à peu dépossédé de son innocence. Persécuté par les autres enfants, il s’évade dans ses pensées auprès de son ami imaginaire, Adolf Hitler. Mais son univers changera lorsqu’il découvrira une enfant juive cachée dans sa maison…

Jojo Rabbit est un film risqué ! Car établir une comédie sur les Jeunesses hitlériennes est une gageure. Si Disney s’était déjà essayé à un sujet similaire avec Swing Kids en 1993, la compagnie avait principalement orienté le récit sur les Swingjugend, faisant passer la « rééducation » des personnages au second plan.

Cependant, dès l’ouverture de Jojo Rabbit, le jeune héros sera montré comme formaté par le régime nazi, sa mère allant jusqu’à qualifier son fils de fanatique. Ainsi, la légèreté de l’univers de Waititi se heurtera à l’horreur du système montré à l’écran, faisant de Jojo Rabbit un mix original entre le bouleversant Napola (2004) de Dennis Gansel et La Vie est belle (1997) de Roberto Benigni.

Mais le réalisateur parviendra à maintenir l’innocence de son personnage, tout en expliquant subtilement certaines des causes de ce formatage moral. Ainsi, le générique sera établi sur base d’images d’archives montrant Hitler face à l’euphorie populaire sur fond de « I Wanna Hold Your Hand » des Beatles. Au-delà de ce parallèle, le rôle du phénomène de groupe sera mis en évidence, notamment lors d’une scène d’autodafé où Jojo semblera conscient de ce qu’il fait avant de sembler y prendre plaisir, galvanisé par la présence de ses camarades.

Pourtant, ce phénomène de groupe apparaîtra comme une relation à double tranchant, car Jojo sera moqué par ceux-là même qui l’encourageaient auparavant tandis qu’il refusera de tuer un lapin.

Dès lors, sous couvert d’humour, Jojo Rabbit saura parfois se transformer en subtile satire sociale, montrant qu’il est possible de rire d’un sujet aussi grave. En exagérant souvent le trait de ses protagonistes et des situations dans lesquelles ils sont plongés, cette nouvelle réalisation de Taika Waititi constitue une surprise de taille.

Dans cette logique de formatage de la jeunesse, Jojo Rabbit montrera à quel point Jojo est ignorant quant à ce que sont les Juifs, persuadé que la jeune fille cachée dans son grenier est un monstre ou un fantôme et alignant les idées préconçues – vision probablement héritée de Mein Kampf dans lequel Hitler écrivait : « [Le juif] est et demeure un parasite-type, l’écornifleur qui, tel un bacille nuisible s’étend toujours plus loin ».

Au fond, la naïveté de Jojo représente la crédulité de toute une nation qui aura abandonné son esprit critique afin de suivre un leader au nom de l’esprit de corps – ici encore, Hitler écrivait : « Ce qui fait la grandeur de l’Aryen, ce n’est pas la richesse de ses facultés intellectuelles, mais sa propension à mettre toutes ses capacités au service de la communauté ». Le cheminement de Jojo est donc celui d’un être qui devra se démarquer de ses semblables pour réapprendre à être lui-même.

En découvrant ainsi la réalité des choses, Jojo comprendra que son meilleur ami (imaginaire) n’est peut-être pas celui qu’il croyait…

Dans cette reconstruction, sans toujours comprendre les motivations de celle-ci, Jojo sera aidé par sa mère (Scarlett Johansson) qui agira comme un phare dans l’obscurité. Si cette dernière s’inquiétera du fanatisme de son fils, elle ajoutera cependant : « Je sais qu’il est quelque part là-dedans ». Ainsi, Johansson compose un personnage mystérieux et fantasque à l’instar de ce qu’avait pu faire Roberto Benigni dans La Vie est belle.

Autre lumière dans la nuit de Jojo – quant à elle totalement dysfonctionnelle – le capitaine Klenzendorf. Incarné avec brio par un Sam Rockwell en très grande forme, Klenzendorf est un militaire fou et égoïste qui aura su profiter de la guerre pour atteindre une position importante. Néanmoins, malgré ses dysfonctionnements, il constituera un repère d’un bout à l’autre du film en montrant à Jojo la voie à suivre (ou le plus souvent, la voie à ne pas suivre).

Au final, Jojo Rabbit est un film surprenant, léger et pourtant dur. S’il souffre par moments de quelques baisses de rythme, il jouit surtout d’une capacité à surprendre le spectateur et à le faire passer du rire aux larmes en un instant. En tournant ainsi en dérision l’horreur des Hitlerjugend, Waititi offre une satire originale à la fois tendre, percutante et parfois même bouleversante, dénonçant le formatage de la jeunesse allemande des années 30.

À travers cela, le réalisateur construit un film humain, véritable ode à l’acceptation de l’autre, tandis que Jojo apprendra cette leçon autrefois chantée par Georges Brassens : « Le pluriel ne vaut rien à l’homme, et si tôt qu’on est plus de quatre, on est une bande de cons ».

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Journaliste du Suricate Magazine