Jean-Pierre Améris : “Je me reconnais en Benoît Poelvoorde”

"Famille à louer" de Jean-Pierre Améris

Jean-Pierre Ameris était à Bruxelles pour la promotion d’Une famille à louer. Le Suricate Magazine a rencontré ce touchant réalisateur qui livre ici une comédie inspirée de sa propre vie. 

une famille a louer poster

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Une famille à louer est l’histoire d’un homme riche mais seul qui propose à une jeune femme de louer sa famille contre le rachat de ses dettes. Comment est née l’idée de ce film ?

C’est idée de conte m’est venue en 2011 mais surtout, elle a servi de catalyseur à quelque chose de ma vie que je voulais raconter. Il se trouve qu’Une famille à louer est mon 10ème film et seulement ma 2ème comédie, après Les émotifs anonymes. C’est par la comédie que j’arrive à être le plus directement autobiographique. Les émotifs anonymes racontent les problèmes que créent la timidité et le handicap social que j’ai eu à surmonter longtemps.

Avec Une famille à louer, j’ai eu envie de raconter ma découverte tardive de la vie de famille. C’était il y a 7 ans seulement en rencontrant celle qui est la scénariste du film, Mireille Magellan. On est tombé amoureux et j’ai découvert la vie de famille avec elle qui était mère célibataire d’un petit garçon de 9 ans. Moi qui n’avais jamais connu ça, j’ai découvert les joies de la vie de famille mais aussi parfois les embarras. Je suis très maniaque, très obsessionnel, très angoissé et j’ai dû apprendre à vivre avec un petit garçon qui laisse ses chaussettes dans le salon, qui ne range jamais sa chambre et qui fait du saut en hauteur sur les canapés. Ça avait quelque chose de très joyeux donc je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire sur la famille.

Le début du film est assez triste. On découvre un homme malheureux et une mère de famille endettée. Ce synopsis pourrait être celui d’un drame. Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter cette histoire sur un ton comique ?

Tout d’abord, ça s’imposait comme une comédie parce que mon expérience est joyeuse et ensuite, parce que j’avais envie de communiquer aux spectateurs quelque chose de joyeux. Ce n’est pas un éloge ni une critique de la famille. C’est un éloge du lien et du risque qu’il faut prendre pour se lier. J’ai tendance à me replier sur moi-même, à être très misanthrope. Je pense pourtant que la vie est du côté du lien. J’avais donc envie de raconter l’histoire d’un homme, celle de Paul-André qui va découvrir l’amour d’une femme et de ses enfants. Mais qui découvre aussi que la vie est du côté du désordre. Une comédie finalement, c’est toujours du tragique inversé.

J’aime la grande comédie américaine classique, La vie est belle de Frank Capra par exemple, c’est tout de même l’histoire d’un homme qui veut se suicider parce qu’il a tout perdu. Pourtant, à la fin, vous aimez absolument la vie. La comédie américaine ne faisait jamais l’économie des difficultés sociales. La comédie n’est pas en dehors du social, ni des mélancolies. Elle peut tout raconter, simplement le point de vue est du côté de la joie.

Celle-ci est presque du genre burlesque, chaque personnage est poussé à l’extrême dans son caractère. C’était voulu d’aller dans l’exagération ?

Il ne s’agit pas, pour moi, d’une comédie naturaliste. C’est très enfantin, c’est mon regard, c’est ce que j’aime. Quelque part mes personnages sont des enfants. Ce garçon très solitaire, qui est devenu riche mais qui est un geek n’a finalement aucun rapport au réel ni même à l’argent. Elle, c’est ce qui la sauve. Elle est une mère célibataire en galère mais une très bonne mère. On la menace quand même de lui retirer ses enfants. Elle va jusqu’à voler un poulet dans un supermarché pour les nourrir. Mais elle est du côté de la joie et de l’optimisme.

C’est ça le plus important pour moi. Je suis toujours chagriné, moi qui viens d’un milieu modeste, quand le cinéma plaque systématiquement sur la pauvreté quelque chose de glauque. C’est forcément triste, les décors sont forcément moches, les gens forcément alcooliques… Je trouve que c’est exagéré. Je connais quand même beaucoup de gens très modestes qui sont très joyeux. (rire) C’est très important.

Mon personnage de Paul-André va découvrir ça. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas avoir d’argent, c’est pas ça, mais que le plus important est quand même la joie de vivre. C’est quelque chose qui compte beaucoup pour moi. Ce n’est pas le bonheur, c’est la faculté à être heureux. Et finalement ce qu’il va découvrir avec cette femme et ses enfants, c’est cette joie qui n’empêche pas les difficultés matérielles ou psychologiques ; mais qui permet de les surmonter.

C’est aussi une question de lâcher prise… Paul-André s’imagine toujours des scénarios catastrophes, au contraire de Violette qui, malgré ses difficultés, voit le côté positif des choses.

Ce Paul-André, c’est la partie autobiographique… Je le reconnais. Heureusement, j’arrive à en rire, j’ai de l’autodérision ! Mais j’ai une tendance au pessimisme, au catastrophisme même… J’ai hérité ça de mes parents, et ce n’est pas un reproche parce qu’eux mêmes étaient des gens souffrants.

C’est ce que je racontais dans Les émotifs anonymes. Quand vous venez d’une famille où tout est motif d’inquiétude, même le téléphone qui sonne, vous héritez de ça. Il faut faire avec mais ça ne disparaît pas d’un coup. Ça peut partir au contact de gens comme Violette qui ont ce don de la vie. Ça ne l’empêche pas d’avoir des failles, notamment un complexe intellectuel que Paul-André va l’aider à surmonter.

Une famille à louer c’est une comédie romantique avec enfants, c’est son originalité. Les enfants y sont très importants. Ce qu’on aimait dans cette histoire d’amour, c’est que ce sont un homme et une femme qui n’ont aucun a priori, aucun jugement l’un sur l’autre. Elle ne le juge pas en tant qu’homme riche. Elle le trouve bizarre mais finalement elle ne le juge pas.

Elle, elle sort quand même. À l’évidence elle couche un peu à droite, à gauche mais il ne lui fait pas une scène pour ça. Ils n’ont pas de jugement l’un sur l’autre et c’est ce qui leur permet de s’aimer, je crois. Et puis c’est aussi l’humour. À la fin, on joue avec la convention du happy end lorsqu’ils énoncent avec les enfants toutes les catastrophes qui leur pendent au nez ; comme à nous tous dans la vie… C’est la complicité qui les lie, moi je crois à ça ! Du moment qu’on arrive à rire ensemble, on peut affronter la vie.

En effet, Paul André et Violette sont des personnes très différentes qui ne sont unis, au départ, que par leur contrat. Pourtant quelque chose de plus profond se crée… 

Oui, quelque chose se crée entre eux, très au-delà du contrat ! C’est le petit garçon de 10 ans qui le premier accueille Paul-André. Il est content de voir un homme arriver dans cette maison. Ce sont deux enfants sans père. L’absence de celui-ci est très récurrente dans le film.

Paul-André est ce que j’appelle un handicapé du sentiment. Au début, ça passe par un contrat, par cette facétie de l’argent, alors qu’il n’a qu’une seule envie : donner de l’affection. Pourtant il ne sait pas comment… On comprend pourquoi, plus tard quand on voit sa mère. Ça vient toujours de quelque chose. C’est presque un film d’initiation positive. Son contrat c’est de plonger dans la vie.

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Vous aviez déjà dirigé Benoît Poelvoorde dans le film Les émotifs anonymes, êtes-vous liés d’une relation particulière ?

C’est une chance pour un réalisateur de trouver son alter ego. Je me reconnais en Benoît Poelvoorde et j’aime sa façon de me représenter. Il le dit : « Tourner avec Jean-Pierre, ce n’est pas compliqué, je n’ai qu’à l’imiter physiquement et nerveusement. »

J’ai écrit le scénario d’Une famille à louer en pensant à lui. Il y a aussi beaucoup de choses de lui. J’essaye aussi de faire un minimum son portrait. On avait ça en commun, d’arriver à la cinquantaine, sans enfant, et de se dire qu’on n’y arriverait peut-être pas. Parce qu’on est trop enfantin et trop encombré de nous-même et en même temps, on ressent une mélancolie en se disant voilà une vie d’homme passée sans connaître la paternité…

Il a aussi du personnage une misanthropie, ce goût de se retrouver seul chez lui à Namur, entouré de ses livres et de son chien. Et en même temps, il a l’envie de se lier à d’autres. Il a une super formule sur la famille. Il dit : « Je n’aime pas beaucoup la famille, mais parfois elle me manque. » C’est un vrai tiraillement ! Beaucoup de choses sont inspirées de lui.

Les deux personnages qu’il incarne ont en commun ce côté hors-norme et la difficulté  à se retrouver en société…

Ah oui ! C’est ce qui m’intéresse. J’en ai fait mon matériau, le fait d’avoir tout le temps le trac, pas seulement quand le film sort ou qu’il faut faire un débat en public… Moi, ma phobie, ce sont les cocktails. Je ne vais jamais aux cocktails car lorsqu’il y a beaucoup de monde dans une même pièce, je ne sais pas où me mettre, je me trouve trop grand. (Rire)

Avez-vous également écrit le rôle de Violette en pensant déjà à Virginie Efira pour l’incarner ?  

On ne pensait encore à personne à l’écriture. Ça s’est fait sur la fin. Le scénario s’est écrit avec Murielle Magellan de 2011 à 2013… C’est sur la fin de l’écriture que j’ai eu la chance de rencontrer Virginie Efira, à un congrès d’exploitants en France. Elle présentait la bande annonce d’un film que j’ai beaucoup aimé : 20 ans d’écart et moi celle de L’homme qui rit. On a fait la route ensemble pour rentrer sur Paris. En discutant avec elle, je me suis dit qu’elle avait vraiment quelque chose du personnage. Elle a ce côté battante et solaire, mais aussi une vraie fragilité qui est absolument bouleversante. Elle dit elle-même que cette fragilité est même un complexe de sa stature. Elle n’a pas encore sa reconnaissance totale comme actrice. On lui rappelle qu’elle vient de la télévision. Puis, elle a un don comique et burlesque qui est assez rare quand même !

Ce que j’apprécie aussi, sans doute dans l’esprit belge, c’est qu’aussi bien Benoît, Virginie ou que d’autres comme François Damiens, même Cécile de France, ont moins le souci de leur propre image. Ils sont plus partants pour, comme elle, s’habiller un peu n’importe comment et comme lui, pour apparaître en pyjama et pantoufles de cuir avec une lampe frontale sur la tête. Ils ont une capacité à y aller plus franchement dans le burlesque, à oser le ridicule qui est vraiment bouleversante.

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Ce qui a dû être difficile c’est d’aller dans le burlesque sans pour autant que le film tourne au ridicule.

C’était le travail ! C’était passionnant d’être toujours sur ce fil. Même visuellement, le film est très stylisé, c’est tout de même très enfantin. Lui est le prince de la Belle et la Bête, dans son château plus grand que grand et plus noir que noir. Elle c’est plutôt peau d’âne dans sa petite cabane en bois. Elle ne vit pas dans un HLM, on ne voit jamais de voiture dans les rues. Il y a un regard enfantin. D’ailleurs, les adultes jouent plus que les enfants dans le film, qui eux sont un peu consternés par ce que font les adultes.

On a voulu styliser les choses, aller dans le burlesque et en même temps garder de la vérité puisque les sentiments sont les miens, sont vrais. C’était passionnant d’être sur le fil, dans la direction d’acteurs et dans la direction artistique, de ne pas basculer dans l’abstraction pure. Il faut que ça reste vrai, même si c’est du conte.

En parlant de la direction d’acteurs, est-ce que vous leur laissez beaucoup de liberté ? Dans les dialogues notamment ? 

Benoît Poelvoorde vous dirait qu’il n’y a aucune liberté avec Jean-Pierre ! Avec une petite touche de reproche mais il le dit amicalement. C’est vrai qu’il n’y a aucune improvisation au niveau du dialogue. Il est très écrit. En revanche, on fait beaucoup de lectures avant, si une réplique est plus dure à dire qu’une autre, on peut la changer. Mais tout de même le texte est très travaillé. Je crois que la vraie liberté des acteurs, qui amènent la vie sur l’écran, ce n’est pas moi qui leur donne du talent, est plutôt entre les répliques. Comment on vit les choses, comment on regarde l’autre quand il dit quelque chose d’étrange,… Il me semble qu’il valait mieux compter sur le dialogue et jouer entre les répliques.

Il y a quand même une improvisation de Benoît Poelvoorde dans le film lorsque Violette vient dans son cou et qu’elle raconte leur pseudo rencontre à Pôle emploi et qu’elle dit : « Tu verras Lucie, le cou des hommes c’est… c’est…» Et puis, après un moment, elle dit : « Voilà,  c’était… c’était… » Et d’un coup j’entends Benoît dire : « C’était un lundi ». Sur le moment, j’ai coupé et trouvé ça complètement idiot mais finalement c’était très bien, je l’ai gardé et ça fait beaucoup rire les gens.

Ce serait chouette de refaire un film avec Benoît où je le laisserais plus libre. Mais quelque part, il est vraiment libre aussi. Encore une fois, je crois à la liberté intérieure car ils sont vraiment libres à l’intérieur du cadre.

Avez vous d’autres projets pour la suite ?

Question toujours très angoissante… (Rire)

Pardon !

Merci… (Rire) Il se trouve que j’ai fait 3 films en 3 ans parce que les écritures se sont mêlées. Il y a eu L’homme qui rit et Marie Heurtin, l’histoire de la petite sourde aveugle qui m’a passionnée pendant 7 ans. Le film est presque en entier en langue des signes. Et maintenant Une famille à louer. C’est vrai que là j’ai besoin de me ressourcer. Pour faire un film, il faut un fort désir. J’ai voulu faire Une famille à louer donc je l’ai fait mais il faut aussi vivre et se ressourcer pour pouvoir tourner d’autres choses ; même si j’ai des idées en tête. J’aimerais bien être capable de faire d’avantage de comédies. J’aimerais… mais c’est délicat et ce n’est pas ma pente naturelle (Rire)…

Une dernière question plus personnelle : qu’est-ce qui vous a donné envie de faire des films ?

C’est vraiment lié à l’adolescence pendant laquelle j’étais très complexé, très mal dans ma peau. Le seul endroit où je me suis trouvé bien était la salle de cinéma. C’était vraiment un abri que j’aime toujours d’ailleurs. La lumière s’éteint, on ne vous voit plus. Je me souviens que je me ruais en vélo au cinéma à Lyon. Il y a avait une sorte de boulimie de voir les films. Tout m’est tombé dessus en même temps : à la fois les films qui sortaient à l’époque, comme la Guerre des étoiles, par exemple. Et le grand cinéma classique : Fellini, Bergman, Chaplin, etc.  J’ai tout pris ensemble.

Et puis, on peut aimer le cinéma sans vouloir faire des films. Pour moi, c’est devenu une obsession et j’ai commencé à filmer dès l’adolescence. Ça m’a beaucoup plu. Ça m’a mis en relation avec les autres. Tout ça n’est quand même que de la communication. Ce n’est pas pour moi que je fais un film, j’espère toujours qu’il y ait une fille ou un garçon qui va aussi mal que moi j’allais quand j’avais 15 ans et qui, peut-être, ressortira d’Une famille à louer avec une envie de vivre. C’est resté ma petite responsabilité. Ca ne signifie pas qu’il faut faire que des trucs gais. Dans Une famille à louer on voit bien qu’il y a des petites mélancolies mais c’est donner ce goût de la vie comme me l’avait donné La vie est belle de Frank Capra ou d’autres films d’Howard Hawks. Vous sortiez toujours de la salle plus en forme que vous ne l’étiez rentré…

Propos recueillis par Mathilde Schmit

Crédit photos ©O’Brother Distribution

Mathilde Schmit
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