Jean Jullien signe chez Alice Gallery une exposition sensible nourrie de ses mois passés à Tokyo et de ses allers-retours entre Japon et Bretagne. À travers des paysages fragmentés, des silhouettes suspendues et une peinture qui s’anime à distance, l’artiste transforme ses souvenirs en images atmosphériques où chacun peut reconnaître ses propres impressions. Une immersion douce et lumineuse dans son quotidien recomposé.
Un Japon vécu : fragments d’un quotidien recomposé
Au rez-de-chaussée d’Alice Gallery, les toiles de Jean Jullien s’ouvrent comme des fenêtres sur un quotidien partagé entre Japon et Bretagne. Retour à Tokugawa Village ne cherche pas à documenter un lieu précis : l’exposition capture la sensation de revenir dans un espace familier, même lorsqu’il se trouve à l’autre bout du monde. À Tokyo, dans ce quartier discret où il a préparé ses expositions asiatiques, Jullien a observé un rythme de vie dont on retrouve les traces dans ses tableaux.
Cette exposition s’inscrit dans la nouvelle dynamique d’Alice Gallery, installée à Ixelles depuis le printemps dernier. Fondée en 2005 par Alice van den Abeele et Raphaël Cruyt, la galerie a célébré ses vingt ans en avril 2025 et Retour à Tokugawa Village est déjà la quatrième exposition présentée dans ce nouvel espace. Fidèle à sa ligne, Alice Gallery continue de soutenir des artistes contemporains émergents comme confirmés — Parra, Maya Hayuk, Steve Powers, Hell’O ou Boris Tellegen — en défendant des esthétiques qui dialoguent avec les subcultures visuelles.
On retrouve dans ces nouvelles œuvres le vocabulaire graphique de Jullien : formes souples, aplats généreux, silhouettes réduites à l’essentiel. Sa peinture avance vite, mais sans précipitation. Elle ne fige jamais l’instant ; elle le laisse respirer. Là où la photographie capture, la peinture de Jullien suggère. Ses scènes deviennent des fragments de mémoire, ouverts à l’interprétation du spectateur.
Une peinture qui vit à distance
La série maritime illustre parfaitement ce rapport particulier à l’image. De loin, les éclats blancs posés sur l’eau évoquent les reflets en mouvement, une vibration solaire que l’on croit presque entendre. Les silhouettes glissent dans une mer argentée, comme suspendues. Mais en s’approchant, l’illusion se dissout : les reflets ne sont que des traits rapides, presque enfantins. L’effet optique, pourtant, fonctionne. Moins le geste cherche la précision, plus la sensation devient juste. La peinture vit dans l’espace entre l’œuvre et le visiteur.

Les scènes japonaises, elles aussi, procèdent par impressions. Un mont Fuji baigné de bleu, un quai ferroviaire saturé de signes, des surfeurs observés depuis la côte : autant d’images qui restituent le Japon comme un ensemble de perceptions plutôt qu’un décor exotique. Jullien peint ce qu’il a réellement vu : la lumière sur une façade, les aplats de couleur des trains, la densité végétale des parcs. La simplicité du geste permet justement de capter l’essentiel.
Les dessins muraux, tracés au feutre noir autour des toiles, prolongent ce langage. Courts, spontanés, parfois drôles, ils servent de notes de carnet. « On the wave », « Last week we went to Okinawa », « I found balance ». Ces interventions ajoutent une strate narrative et donnent le sentiment que l’ensemble est encore en train de se composer, sous nos yeux.
Entre simplicité du geste et profondeur du regard
La grande toile forestière pousse plus loin encore cette tension entre naïveté apparente et complexité visuelle. À distance, elle offre une scène immersive traversée d’une lumière vibrante. De près, la végétation se résume à des motifs répétés, presque schématiques. Mais leur accumulation construit une profondeur étonnante. Le petit personnage placé au centre de la clairière accentue la dimension presque cinématographique de la scène. Une fois encore, la peinture ne cherche pas à imiter : elle restitue un ressenti.

Cette approche s’inscrit dans la continuité du parcours de Jean Jullien. Depuis ses débuts dans l’illustration — où certaines de ses images sont devenues virales, comme Peace for Paris — son travail n’a cessé d’explorer de nouveaux supports : affiches, vaisselle, textile, sculptures, installations monumentales. La peinture semble aujourd’hui son terrain le plus intime, celui où son humour discret et son regard tendre sur le quotidien trouvent leur forme la plus aboutie.
En arrière-plan, l’exposition dialogue avec Osaka Kaiju, l’installation qu’il a présentée à l’Expo 2025 en mai et juin derniers. Son lien avec l’océan, central dans ce projet, irrigue subtilement les toiles montrées à Bruxelles : mer argentée, vagues japonaises, bords de côte bretons. L’eau devient un fil conducteur, un motif de liberté mais aussi de fragilité.
L’ensemble compose une exposition chaleureuse et accessible, où chaque tableau agit comme une parenthèse sensible. Retour à Tokugawa Village tient du carnet de souvenirs, mais aussi de la carte postale intérieure. Une peinture qui, plutôt que de montrer, évoque — et laisse au public l’espace nécessaire pour y faire entrer ses propres paysages.
Où ? ALICE Gallery, 2 rue Isidore Verheyden – 1050 Bruxelles
Quand ? Du 06 novembre au 13 décembre 2025 (Mercredi au samedi de 14h à 18h et le samedi de 11h à 18h)
Combien ? Accès libre
