More

    Je suis Fassbinder : « Je ne suis pas une nation. Je suis un groupe d’individualistes. »

    Parfois, ça fait du bien de revenir à l’essentiel.

    Je suis Fassbinder est de ces spectacles qui rappellent, sans nostalgie excessive ni posture passéiste, que le théâtre peut être un espace de parole clair, frontal, incarné — et que cette clarté-là n’a rien de simpliste. Montée par de jeunes interprètes issu·e·s des Cours Florent Bruxelles, cette adaptation de la pièce de Falk Richter, retravaillée et portée aujourd’hui par Noah Helman, s’attaque à une matière politique actuelle : la question migratoire, la peur de l’autre, la montée des fascismes (en Europe et ailleurs), ainsi que la tentation récurrente de l’autoritarisme comme faux remède au chaos.

    Dès les premières minutes, quelque chose se déploie avec une évidence presque rassurante : un dispositif épuré, un éclairage précis, intime, parfaitement calibré (mention toute particulière à la régie d’Alice Créteur, d’une propreté exemplaire), et un plateau qui laisse toute la place aux corps et aux voix. On est loin des machines scéniques démonstratives ou des surcharges conceptuelles. Ici, la forme sert le propos sans jamais le parasiter. 

    Dans un paysage théâtral où le texte est souvent sacralisé, mis sur un piédestal au risque d’écraser tout le reste, Je suis Fassbinder opère un déplacement salutaire : le texte est là, puissant, dense, toujours aussi percutant presque dix ans après son écriture, mais il est avant tout traversé par l’interprétation. Ce sont les acteur·ice·s qui mènent la danse, qui s’emparent de la langue de Richter avec une intelligence sensible, une générosité de jeu et une écoute collective remarquable qui représente, selon moi, la plus grande qualité du spectacle. 

    La langue se laisse écouter avec un plaisir constant. Elle circule, elle respire, elle ne cherche jamais à écraser le public sous un flot d’idées assénées. Et surtout, elle est servie par une interprétation d’une justesse rare. Pendant plus d’une heure, on est avec elles et eux. Pleinement. Sans jamais craindre l’ennui, sans jamais sentir de relâchement. Le temps file parce que l’engagement est total, parce que le texte est habité, parce que chaque prise de parole semble nécessaire.

    © Dayana Knes

    Ce qui frappe également, c’est la résonance troublante du propos. Ce que Falk Richter écrivait en 2016 apparaît aujourd’hui non seulement toujours pertinent, mais presque prophétique. Les parallèles avec notre actualité s’imposent sans forcer, et c’est sans doute ce qu’il y a de plus glaçant : ce qui nous semblait être une horreur hier prend aujourd’hui les contours d’un cauchemar bien réel. La peur est devenue un outil politique, la simplification un réflexe, et la tentation du repli une réponse trop facilement acceptable.

    À ce titre, Je suis Fassbinder me semble être un spectacle d’intérêt général. Un spectacle qui gagnerait à être vu par des adolescent·e·s, notamment des classes de 5e et 6e secondaires, tant il pose des questions essentielles sur la démocratie, la responsabilité collective et les mécanismes insidieux de la montée des extrêmes. Ressortir Fassbinder à travers le regard de Richter, puis aujourd’hui à travers celui de Noah Helman, n’a rien d’un exercice de style : c’est un geste politique pertinent, nécessaire, et profondément actuel.

    Sans jamais tomber dans le snobisme ou la leçon moralisatrice, le spectacle reste accessible, ouvert, accueillant. Il fait confiance à l’intelligence du public. Il ne cherche pas à convaincre à tout prix, mais à ouvrir un espace de réflexion partagé. Et ça aussi, c’est précieux.

    Je suis Fassbinder, c’est avant tout une équipe d’interprètes qui mettent leur talent au service d’un texte essentiel, sans ego superflu, sans démonstration vaine. Un théâtre de parole, de présence, de conviction. Un théâtre qui rappelle que l’engagement peut être limpide, incarné, humain.Ils seront au Théâtre des Riches-Claires du 16 au 22 mars prochain. Allez-y. Pas parce qu’il « faut » voir ce spectacle. Mais parce que, parfois, ça fait simplement du bien de voir du théâtre qui tient debout.

    Derniers Articles

    De Falk RichterMise en scène Nathalie Brassel et Noah HelmanAvec Tara Bozkurt, Damien Beltran, Jonathan Collet et Noah HelmanLe 16 mars 2026Au Théâtre des Riches Claires Parfois, ça fait du bien de revenir à l’essentiel. Je suis Fassbinder est de ces spectacles qui rappellent, sans nostalgie excessive ni posture passéiste,...Je suis Fassbinder : « Je ne suis pas une nation. Je suis un groupe d’individualistes. »