Comment raconter l’architecture sans la figer dans le passé ? Avec INZU, l’architecte et artiste Sankara Mutoni transforme l’AfricaMuseum en espace de recherche vivant, où dessins, archives et récits africains dialoguent pour proposer une relecture sensible de l’habitat traditionnel rwandais.
Encore visible jusqu’au 8 mars dans la salle Afropéa, l’exposition INZU propose une immersion dans l’architecture traditionnelle du Rwanda à travers une approche à la fois artistique, documentaire et réflexive. Formé à l’architecture à l’ULB, Sankara Mutoni ne se contente pas d’exposer des formes bâties : il cherche à comprendre les systèmes de pensée qui les ont engendrées. À ses yeux, l’habitat rwandais ne peut être dissocié des croyances, de l’organisation sociale et des dynamiques politiques qui structurent la vie collective. L’Inzu, la maison, devient ainsi le point d’entrée d’une réflexion plus large sur la manière d’habiter le monde.
Dès l’entrée, la scénographie attire l’attention : une grande table circulaire organise l’ensemble du parcours. Dessins, photographies d’archives, ouvrages d’histoire et publications d’auteurs africains ou européens spécialistes de la région des Grands Lacs y cohabitent à même niveau. Cette disposition rompt avec la verticalité traditionnelle des musées ethnographiques et invite le visiteur à circuler librement autour des documents, comme s’il pénétrait dans un espace de travail partagé. Le cercle, omniprésent dans les architectures étudiées par Mutoni, devient ici une forme narrative : le savoir ne se transmet plus de manière linéaire, mais par circulation et par confrontation des regards.

Cette mise en espace traduit une volonté de décloisonner les discours. Archives coloniales, dessins contemporains et références bibliographiques dialoguent sans hiérarchie apparente, transformant le visiteur en lecteur actif. L’exposition peut ainsi se lire comme une polyphonie où plusieurs voix coexistent : celle de l’artiste, celle du musée, mais aussi celles des chercheurs et des auteurs convoqués sur la table. Loin d’imposer un récit unique, INZU propose une expérience où chacun construit son propre parcours entre architecture, mémoire et histoire.
Le travail de Sankara Mutoni sur les archives constitue l’un des axes les plus marquants du projet. Les photographies conservées par le musée, souvent produites dans un contexte colonial, sont abordées avec une distance critique. Certaines images, notamment celles représentant des femmes rwandaises selon des codes visuels hérités d’un regard ethnographique exotisant, sont retravaillées par le dessin et le collage. Ce choix graphique déplace le centre de gravité des images : le corps cesse d’être le point focal pour laisser place aux structures architecturales et aux logiques culturelles qu’elles révèlent. L’archive devient ainsi un matériau à décoder plutôt qu’un document figé.

La collaboration avec les équipes de l’AfricaMuseum, et notamment l’accompagnement de Patricia Hermand, a joué un rôle essentiel dans ce processus. L’accès aux photographies, films et documents historiques a permis à l’artiste de confronter ses observations de terrain au Rwanda avec les traces visuelles conservées en Europe. Cette dynamique collaborative se reflète dans la scénographie elle-même, qui donne à voir les différentes étapes d’un travail de recherche collectif plutôt qu’un résultat figé.
Au-delà de son approche théorique, INZU se révèle également accessible à un public familial. La présence de nombreux dessins et la possibilité de circuler librement autour de la table favorisent une découverte intuitive, qui peut séduire les plus jeunes. En cette période de congés de Carnaval, l’exposition constitue ainsi une sortie culturelle pertinente, mêlant pédagogie et sensibilité artistique.
Entre mémoire et réinterprétation contemporaine, INZU à l’AfricaMuseum ne se contente pas de présenter un patrimoine architectural : elle propose une réflexion sur la manière dont les savoirs circulent, se confrontent et se réinventent. En transformant l’espace muséal en plateforme de dialogue, Sankara Mutoni invite à regarder autrement l’architecture rwandaise, non comme un vestige du passé, mais comme une source vivante d’inspiration et de transmission.
Où ? Musée royal de l’Afrique centrale, Leuvensesteenweg 13 – 3080 Tervuren
Quand ? Du 04 octobre 2025 au 8 mars 2026, du mardi au dimanche de 10h à 17h
Combien ? Accès à l’expo compris dans le billet d’entrée (voir les différents tarifs)
