Interview de la compagnie Otango

Olivier Tilkin est le directeur artistique de la compagnie Otango tandis que Jose Luis Barreto en est le chanteur vedette. Avec un peu d’appréhension, je vois arriver ces deux grands messieurs très connus chacun dans leur domaine. Mais après quelques secondes, la glace a déjà fondu ! Embarquez pour une interview haute en couleur et traversée de fous rires mais qui met en lumière une réelle complicité entre les deux protagonistes et surtout, un amour inconditionnel pour cet art total qu’est le tango.

Olivier Tilkin, vous êtes le directeur artistique de la compagnie. Comment vous est venue l’idée de construire un spectacle autour du tango ?

Tout d’abord, j’ai un parcours un peu atypique : à la base, je suis musicien classique. Lors d’un festival en France en 2004, dont le thème était l’Amérique du Sud, on m’a demandé de créer quelque chose pour eux dans le classique. Je leur ai dit : « écoutez, j’ai des amis qui font ça beaucoup mieux que moi » et je leur ai proposé un groupe qui s’appelle Soledad (groupe de Jazz Rock Tango belge). Mais ça ne s’est pas fait avec eux parce qu’ils ont eu des problèmes avec leur agent français. Je sortais d’une très grosse tournée variété avec Yann Tiersen et j’ai dit à ma femme : « C’est génial le tango quand même, pourquoi ne pas faire quelque chose sur ce thème-là ? » et l’histoire a commencé comme ça.

On a créé les premiers spectacles en 2004, en France. Suite à cela, je me suis rendu compte en allant sur Buenos Aires, que le tango était un art total. Il regroupait autant la danse et le chant que des textes et des poèmes, et que ce n’était pas spécialement exploité dans son sens premier, donc, dans le sens de l’art. Je trouvais qu’il était intéressant, au niveau créatif, de justement réaliser ce qui n’avait jamais été fait avec le tango, toutes prétentions gardées bien sûr. L’idée était d’offrir une vision un peu différente que ce qui était proposé à l’époque, notamment beaucoup de tango de démonstration pour les touristes. Le but était d’essayer de rendre au tango ses lettres de noblesse. C’est ce qu’on essaye de faire avec Otango, c’est d’ailleurs la différence première de la compagnie : on essaye de faire de l’art avec le tango.

Que représente le tango pour vous ?

Jose Luis Barreto : En fait, le tango représente tout. Si on prend n’importe quel tango, on parle autant de la danse que du chant, mais le chant est plus facile dans le sens où il y a le langage qui favorise une communication directe. Tous les thèmes universels ainsi que toutes les émotions humaines sont traités dans le tango. En fait, ce que disait Olivier est tout à fait juste : c’est un monde, c’est LE monde mais avec un style musical propre. C’est son style qui le détermine : il est sensuel, il possède une cadence propre au tango mais les thèmes sont ceux que l’on retrouve dans toute l’humanité. Pour moi, le tango représente l’humanité parce que parfois d’autres styles ou d’autres disciplines ne prennent qu’une partie de la réalité. Le tango est presque toujours total, c’est pour cela que l’on dit aussi qu’il est extrême ou exagéré.

On ne vous aime pas un peu dans le tango on vous adore, quand je te trahis c’est une trahison totale, et je me suicide ou je te tue. Les émotions sont poussées à l’extrême. Je pense qu’il est difficile de répondre, mais je pense qu’en général le tango représente en quelque sorte l’histoire du Rio de la Plata, c’est-à-dire la zone qui va de l’Argentine à l’Uruguay, de Buenos Aires à Montevideo. C’est entre ces deux capitales que le tango est né. Tout cet espace, je l’appelle une « soupe julienne » de cultures : avec tous les émigrés européens ainsi que les locaux, cela forme une soupe très étrange mais très forte en même temps. Il ne faut pas oublier que la majorité des habitants sont espagnols et italiens alors c’est assez explosif. Mais en même temps, c’est un monde très cultivé grâce à tous les courants musicaux de l’époque. N’oublions pas que le passage obligé pour les compositeurs, c’était Paris. Beaucoup d’entre eux ont connu Marie Boulanger et d’autres personnages de la vie musicale européenne qui les ont influencés. Tout cela produit une soupe richissime.

O.T. : Pour rejoindre Jose, le tango est aussi un art total parce qu’il est en prise directe avec les émotions : on ne peut jamais faire le tango à moitié : soit on le fait à 100% soit pas du tout. C’est tout ou rien.

J.L.B. : Et ce que disait Olivier, lorsqu’il compare le tango à l’opéra, est très juste. Si on prend une photo d’une scène d’un spectacle de tango, c’est la même photo formellement parlant, qu’une scène d’opéra avec les chanteurs, danseurs, musiciens, etc. De plus, le tango a une micro structure : ce sont des mondes, c’est vraiment comme si on racontait un opéra en  une seule chanson. Dans chaque chanson de tango, il y a une histoire très profonde. Par exemple : tous les tangos de Discépolo (compositeur et poète) sont de petits opéras.

O.T. : Ce sont de petites miniatures, de petites œuvres d’art. Chaque fois, on découvre un univers entier, en trois minutes. On dit souvent que danser le tango c’est faire l’amour en trois minutes, parce qu’il y a un tel échange fusionnel entre les deux partenaires pendant ce court laps de temps, que même s’ils ne se connaissent pas avant, il se crée un monde d’intimité absolue entre eux. C’est de cela que traite le nouveau spectacle de la compagnie Otango : il est axé sur cette forme d’intimité.

J.L.B. : Je suis très actif dans le monde du tango et il est très rare de trouver la vision qu’à Olivier de ce monde, parce que la chose qui prime chez lui, c’est le bon goût. Il faut dire la vérité, le tango a été un peu maltraité parfois. Les films américains, on les critique, mais ils sont capables de montrer une beauté dans la saleté, ou une beauté dans la mocheté et ça, c’est intéressant artistiquement parce que finalement, l’art c’est la beauté et la beauté peut aussi être moche.

O.T. : La frontière entre la beauté et la vulgarité est parfois mince dans le tango parce ce que l’on parle de sentiments qui sont exacerbés et toute la subtilité elle est là : c’est de ne pas passer dans le porno alors qu’on est dans l’érotisme.

J.L.B. : Sauf si on veut faire du porno…

O.T. : Oui, mais seulement si c’est assumé à 100% !

Vous revenez après 6 ans d’absence. Pourquoi ce laps de temps ? Est-ce que vous en avez profité pour réaliser d’autres projets ?

O.T. : La compagnie, qui est argentine, se produit dans une dizaine de pays. Le premier spectacle « Otango », était basé sur deux histoires parallèles de l’histoire du tango qui voyageait entre les époques, c’était plus un spectacle qui était dédié à l’opéra. Suite à cela, on a créé un autre spectacle : « Cinco tango » qui était, lui, plus dévolu à la danse et au spectacle de plein air. Et ce projet-ci, cela fait maintenant 3 ans que l’on en a commencé l’écriture et le spectacle va aboutir ici en Belgique. Alors pourquoi en Belgique ? Parce que justement je suis belge, et donc c’était plus pratique de faire ça ici parce que tous nos techniciens sont belges. On travaille également en partenariat avec une entreprise belge très connue à l’étranger, qui s’appelle Dirty Monitor. Ce sont des pionniers de la vidéo mapping. Dans ce spectacle, on aura vraiment une vision différente, qui ne servira finalement de support qu’à la danse et au chant, parce que les danseurs et les chanteurs sont inclus dans une vidéo 3D. Ils vont à chaque fois évoluer dans un monde différent. On voulait avoir cette vision entière par intimité de tango créée dans un fil rouge qui est plutôt porté par le surréalisme. Il y a des ponts aussi entre le surréalisme belge et argentin parce que c’est assez proche et le tango prête à ce surréalisme. On peut citer les textes de Horacio Ferrer (poète et compositeur de pièce de tango uruguayen) tel que Balada para un loco (tango, 1969) qu’interprète Jose Luis, qui se prêtait justement à cet univers vidéo, à ce mélange de symboliques entre différents éléments.

otango affiche

« Intimotango » est le nouveau spectacle de la compagnie. Pourquoi ce désir de présenter un spectacle plus intimiste ?

O.T. : Parce que c’est ce qui fait la beauté du tango. Quand on est dans le public, on n’a pas toujours ce contact direct avec un couple qui est en train de danser. Tous ces moments qui font partie de la beauté du tango sont liés à son intimité parce qu’on ne parle que de ça, on ne parle que de ce contact avec l’autre, cette recherche d’amour ou de désamour et c’est cet élément-là qui est mis en exergue dans ce spectacle et qui va servir de fil rouge. Il y a plein de petits extraits, de petits clins d’œil qui sont à chaque fois portés sur une forme d’intimité différente. Par exemple, ce qui est très beau dans une milonga (un bal tango), c’est de voir comment deux personnes en trente secondes vont devoir s’apprivoiser pour danser ensemble. Ils vont se regarder sans forcément danser mais il y a déjà du tango dans le silence. Aussi, la façon dont deux personnes vont se prendre et danser ensemble, ce qu’on appelle l’ « abrasso », c’est-à-dire l’étreinte, parce que chaque couple a une étreinte différente C’est une des formes de beauté du tango que l’on ne ressent pas forcément quand on voit un spectacle de démonstration parce qu’on est plus dans l’exploit et ce n’est pas ça que l’on a envie de montrer.

J.L.B. : Je pense, pour continuer sur la conception du spectacle en fonction de l’intimité, que c’est vrai que le tango, peu importe son expression, comporte une intimité même dans la force et la violence. Je ne sais pas pourquoi, mais tous les publics du monde trouve ça excitant et sensuel ce qui crée  un lien entre eux. Cela ne devient pas un sentiment de façade, sauf comme le dit Olivier, pour les spectacles trop commerciaux. Mais ce qui est très fort, c’est la présence de danseurs extraordinaires. Le niveau de la danse est incroyable dans la compagnie Otango et c’est très important au niveau artistique sinon on n’a pas la matière : si vous n’avez pas l’argile pour faire une sculpture ça va être très compliqué. Ensuite, on voit les intimités à la loupe. C’est comme faire un documentaire sur une forêt : on la filme en entier et puis on zoome et on voit de petits insectes qui se baladent sous les feuilles. C’est la même chose ici, on filme la micro-intimité. Mais cela reste néanmoins un spectacle : tout le décor est important aussi.

Justement, ces danseurs étoiles, où les trouvez-vous ?

O.T. : Toute la compagnie est argentine. Ce sont des artistes qui sont déjà confirmés, qui n’ont pas besoin de la compagnie Otango pour vivre parce qu’ils sont déjà tous stars d’une certaine façon. Ils sont 6 mois de l’année par an en tournée dans le monde entier.

J.L.B. : Ils font partie du circuit des grands danseurs de tango.

O.T. : D’où ma fierté en tant que « petit belge » d’avoir pu les garder autant de temps et d’années parce que justement, on essaye de proposer quelque chose qui est différent et qui, au niveau qualitatif, les respecte et respecte leur art. C’est aussi leur apporter une théâtralité qu’ils n’ont pas forcément dans d’autres démonstrations de milonga ou dans les cours de maître qu’ils peuvent donner.

Combien de temps vous faut-il pour créer un spectacle de cette ampleur ?

O.T. : À partir du moment de la première idée conceptuelle jusqu’au moment de la réalisation, il y a beaucoup d’obligations, d’impératifs techniques aussi, sachant que l’équipe technique est en Belgique pour ce projet. Pour faire cette création, il a fallu une bonne année.

J.L.B. : L’autre chose c’est l’inspiration et la création qui se passe de façon un peu bizarre, je suppose. On ne peut pas dominer l’inspiration. On peut la forcer un petit peu mais pas la dominer. Ça vient ou ça ne vient pas.

Votre spectacle a été de nombreuses fois récompensé. Comment expliqueriez-vous ce succès ?

J.L.B. : Au niveau du public lorsque vous parlez du spectacle, dans tout ce que j’ai pu entendre, il y a toujours des récurrences qui reviennent. Même des gens qui ne connaissent pas la compagnie et avec qui je peux avoir des contacts, ont des références parce qu’il y a toujours un écho. Vous créez quelque chose, un style à vous, qui devient une référence.

O.T. : Ce qui m’intéressait aussi de montrer et qui est un des crédos de la compagnie, c’est la qualité des artistes. Parce que je pense que pour montrer un sentiment, un titre, un chant, une danse, sans cette qualité-là, cela ne sert à rien. Je pense que c’est ce que les gens ont apprécié aussi. Les artistes qui font partie de la compagnie sont déjà tous reconnus et ils se sont réunis autour d’un projet commun pour faire aboutir quelque chose de différent. Je pense que c’est justement cette différence par rapport aux autres spectacles qui a fait que l’on a pu avoir la grande chance d’avoir ce succès.

La compagnie Otango a dix ans cette année. Comment allez-vous fêter ça ?

J.L.B. : On n’a pas encore fait la fête, je disais justement récemment : il faut faire la fête parce que ça fait dix ans que la compagnie existe. Il pourra vous le dire ! Mais je vais faire pression pour faire une teuf, genre bien !

O.T. : Mais on espère surtout que ça va se voir dans les liens qui nous unissent tous sur scène et dans le plaisir qu’on va avoir de faire cette création qui nous tient tous très à cœur.

Quels sont vos projets respectifs pour la suite ?

O.T. : « Intimotango » à sa création en Belgique, mais on va partir en tournée mondiale. Nous serons notamment aux Folies bergères de Paris à partir du 19 janvier 2015 et ensuite en tournée dans toute la France. On va aussi essayer de profiter de la présence de la compagnie en Europe pour agréger d’autres pays. On repassera très certainement en Belgique, le contraire serait dommage parce qu’on ne sera pas loin et on essayera surtout de ne plus attendre 6 ans pour revenir.

Propos recueillis par Daphné Troniseck


Intimotango, le spectacle de la compagnie Otango sera présenté du 20 décembre 2014 au 6 janvier 2015 au W:Halll, le 8 janvier au Vooruit de Gent et le 10 janvier au Théâtre Royal de Namur.

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Daphné Troniseck
A propos Daphné Troniseck 248 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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