Titre : Il n’y a pas d’identité culturelle
Auteur.ice : François Jullien
Édition : L’Herne
Date de parution : 25 février 2026
Genre : Essai philosophique
Ressort le 25 février 2026 ce petit bouquin de François Jullien titré Il n’y a pas d’identité culturelle et vendu à plus de 14 000 exemplaires depuis sa première parution. Est-ce intéressant de rééditer et de (re)lire cet ouvrage aujourd’hui ? Oui, tant les mots du philosophe sont clairs, précis et que sa pensée invite au dialogue. Non pas au dialogue creux duquel l’issue est déjà pliée, déséquilibré par les positions de pouvoir évidentes entre les personnes en train de chercher une solution commune. François Jullien propose plutôt de tenir compte de l’évidence des marques de pouvoir pour d’autant mieux s’emparer des richesses de nos différences.
De nouveau, et comme pour La fin des temps paru aux éditions de l’Herne récemment, je ne vais pas chercher à résumer cet ouvrage, de peur de déformer la parole de l’auteur dont la pensée reste complexe. Tel n’est pas mon but, ici. Il serait plutôt de vous inciter à lire un homme qui chercher à démontrer son propos de manière pédagogique en empruntant une voie pavée presque mathématique : A + B = C. Mais avant d’expliquer en quoi cette équation est juste, il va « longuement » définir les termes en jeu. « Longuement » est relatif dans un livre qui ne fait que 90 pages, mais assez que pour s’assurer que nous comprenons ce qu’il raconte.
Il s’attaque donc aux notions d’« universel », de « commun » et « d’uniforme », pour poser comme acquis que les valeurs posées comme à priori universelles par le continent européen (ou l’Occident, pour prendre un espace géographique plus élargi), ne sont peut-être pas si universelles qu’on voudrait ne le penser, mais contingentes à un lieu et une époque, quand on daigne faire un pas de côté en s’aidant de la pensée chinoise. À force de ne plus revenir aux racines et à la naissance des notions qu’on utilise à tort et à travers, on les fige dans des définitions fausses et illusoires, qu’on prend pour universelles.
La tâche d’un philosophe, ou que se donne François Jullien, est donc de faire un pas de travers pour aborder la question sous un angle nouveau. Ou, comme il le précise aussi, de regarder ce qui nous entoure non pas avec l’œil de l’évidence mais plutôt l’acuité de celui ou celle qui réalise que rien n’est fixé à jamais. Tout ce qui est posé devant nous (le trottoir, la rue, le béton) n’est qu’une possibilité, choisie par un pan de société entière. Un autre choix est possible. Cette pensée ne tombe pas dans les bras faciles du relativisme (du « tout se vaut »), elle permet de rester vif d’esprit, de ne pas se contenter d’étiquettes creuses ni de se contenter de l’uniforme.
François Jullien, sans dogmatisme, en vient donc à dire que la culture n’est que mouvance, changement, écart et tension avec d’autres cultures. Il n’y a pas de possibilité de fixer cet état, une fois pour toute, ni de le chérir d’ailleurs, une culture figée étant une culture morte. Définir ce que serait « être français » ou « être européen » n’a pas de sens. Il y a plein de façons de l’être. Ce n’est pas seulement « être laïc » ou « être catholique », c’est les deux et tout ce qui est entre ou déborde, tout ce qui a fait, fait encore l’Europe et la constitue. Et dans le dialogue nécessaire entre les cultures, européennes ou autres, toujours faudra-t-il choisir les langues de tous les acteurs en conversation plutôt qu’une langue seule (porteuse de signes colonisateurs, donc de pouvoir) pour tenter la médiation.
Le livre de François Jullien semble conclure comme Jean-François Lyotard dans La condition post-moderne en 1979 que le seul point qui nous rallie, qui fasse commun, est notre différence à toutes et tous, différence qu’il faut cultiver, coûte que coûte, non dans une perspective de nationalisme ou de fierté identitaire, posture figée qui sent la naphtaline, mais par souci de conserver l’humain et l’humanité, ce qui fait notre force en somme.
