Titre : Histoire d’une baleine blanche
Auteur.ice : Luis Sepulveda
Éditeur : Métailié
Date de parution : 7 novembre 2025
Genre : Conte
C’est l’histoire de pêcheurs qui décident de remettre à la mer un cachalot échoué, en ce matin de 2014, au Chili. Pour respecter l’animal, même dans sa mort, ils ouvriront son corps en pleine mer, pour qu’il coule au plus profond de ses entrailles. Cette baleine, son histoire et celle de toutes les baleines, il est possible de l’entendre et de l’écouter, en tenant son oreille collée contre une coquille de loco. Parce que comme le titre du livre le laisse paraître, cette histoire laisse enfin l’espace à l’animal chassé pour l’huile de ses intestins de s’exprimer en « je ».
Ce n’est donc pas l’histoire de pêcheurs, mais bien l’histoire d’une baleine. Cet animal et ses congénères, qui d’un coup d’œil prolongé peuvent lire dans l’âme de ses dernières, comprendre l’histoire de leur espèce, de quoi elles doivent se protéger et de qui elles doivent avoir peur. Elles qui longtemps pouvaient se permettre de faire de vraies nuits, à la verticale, à la surface de l’eau, pour plonger dans les tréfonds des rêves, ont dû se contenter d’un sommeil à l’horizontal et peu réparateur depuis que les humains ont compris que leurs corps recelaient des trésors à monnayer (contre leur vie).
C’est une horrible histoire pour enfant que Luis Sepúlveda écrit ici, horrible, car la fin est connue de tous et toutes : les baleines sont en voie d’extinction. L’écrivain chilien, exilé en Espagne et auteur de livres pour la jeunesse, sait néanmoins manier la plume avec beaucoup de tendresse. Si la baleine apprend à se défendre, et malgré ses erreurs de jugement, elle le fait bon gré mal gré, pour protéger son espèce, dans l’espoir que les trempulkawe, quatre vieilles baleines, continuent de transporter les lafkenche, les gens de la mer, pour leur dernier voyage, à proximité de l’île Mocha et de la côte.
D’une tendre tristesse, nous lisons donc l’histoire imprégnée de mythologie mapuche (peuple autochtone du Chili et d’Argentine) de cette baleine, qui est la fois elle-même et toutes les autres, cachalot et grande baleine blanche, Mocha Dick comme on l’appelait alors, qui de sa mine curieuse découvre que les hommes qui s’approchent avec un harpon en main ne sont pas bons : qu’attendre encore de l’espèce humaine, seule espèce sur Terre à mettre autant d’énergie à s’annihiler ?
Paradoxalement, on sort de cette lecture avec une envie réelle de se plonger dans « le chef d’œuvre de la littérature » qui dort à côté de notre lit, Moby-Dick d’Herman Melville, peut-être en étant encore mieux préparé suite à cette version hispanique que nous délivre magnifiquement Luis Sepúlveda. C’est aussi un roman qui pousse à nul autre pareil, et sans l’air de dire, à s’engager pour Greenpeace (comme son auteur), Gaia ou à renouer « avec la nature », dans la vie et dans la mort, quoique cela veuille dire. Il y a quelque chose dans son écriture qui étreint à la fois notre humanité, notre « enfant intérieur » et toutes les choses qu’on partage et devrait continuer à partager avec les espèces de toutes sortes avec qui on vit sur cette Terre.
Enfin, comment ne pas parler des illustrations en noir et blanc de Joëlle Jolivet qui parcourent ces 14 courts chapitres. D’un graphisme faisant appel à l’universel des contes, ces quelques lignes tracent le mouvement des baleines en pleine nage, leurs yeux joueurs et amusés, les trempulkawe sortant de l’eau. L’autrice se lie à l’écriture de l’écrivain chilien, connu mondialement pour Le Vieux qui lisait des romans d’amour et décédé du Covid en avril 2020. De sa voix éteinte et de son écriture si vivante, de ces dessins simples et émouvants, ils perpétuent le mythe et permettent aux enfants et aux adultes de lire ou d’écouter l’histoire des baleines.
