Hergé-Jacobs : du duo au duel
Auteur : Éric Verhoest
Éditeur : Casterman, en coédition avec Éditions Moulinsart
Date de parution : 14 janvier 2026
Genre : Documentaire, Beau-livre, Biographie
Hergé, comme tout artiste, ne s’est pas fait tout seul. Il a évolué, influencé par son temps et ceux et celles qui l’ont accompagné le long du chemin. Avec Hergé-Jacobs : du duo au duel, Eric Verhoest souhaite revenir sur un morceau précis de ce sentier de vie. L’influence qu’aura eu Edgar P. Jacobs sur l’œuvre de l’auteur de Tintin, et réciproquement.
Jacobs, qui allait imaginer les futurs Blake et Mortimer, se mit à travailler à temps-plein, autour des années 1943-1944, sur la mise en couleur et la création des arrière-plans des futurs albums Tintin. Ceux-ci devaient être repensés pour cette nouvelle industrie créatrice en train de naître qu’était la bande dessinée. Hergé-Jacobs : du duo au duel est donc une fine analyse du lien amical et professionnel qui unissait les deux artistes majeurs de la bande dessinée franco-belge (majoritairement belge, ici) qui ont changé les règles du jeu.
Le grand et somptueux livre d’Eric Verhoest est un précieux ouvrage car c’est une mine d’enseignements sur la vie de ces deux hommes. Les cent premières pages se concentrent sur 8 ou 9 années, majoritairement les années 1940, l’avant et l’après-guerre, lorsque tout changea pour Hergé, qui fut soupçonné de collaboration avec l’ennemi. Les années 1960-1970, par contraste, sont beaucoup moins traitées, peut-être aussi parce que les liens entre les deux hommes se distendent.
Dire qu’Eric Verhoest est précis, voire méticuleux, est un euphémisme. Il tient à éclaircir les apports graphiques, tant au niveau de la forme que de la couleur, d’un artiste sur l’autre, en analysant leur style et leur palette dans le détail, s’adaptant au contexte de l’époque. C’est réellement fascinant de lire que les conditions économiques, notamment les périodes de rationnement durant la guerre et l’immédiate après-guerre, ont façonné le nombre de pages considérées comme appropriées pour les albums de bande dessinée (à savoir 62 pages, avant d’être réduites plus tard à 48 pages, alors que les histoires de Tintin étaient bien plus longues lorsqu’elles étaient publiées en strips dans le journal). L’ouvrage lui-même que l’on tient en main, richement illustré, est vraiment agréable à manipuler, tant la pagination et le grain du papier semblent avoir été pensés pour créer une sensation agréable au toucher.
Verhoest pallie évidemment l’absence des deux auteurs par de nombreuses sources de qualité, pour tenter de comprendre ce lien qui reliait Hergé et Jacobs, et ce qui a amené ce dernier à travailler à temps plein pour le premier, durant 3 ou 4 années. Les deux hommes ont été introduits l’un à l’autre par un autre personnage clé, également artiste et collaborateur sur l’œuvre de ses copains, Jacques Van Melkebeke (qui sera, lui, condamné pour un autre type de collaboration, contrairement à Hergé, jugé digne de recevoir son « certificat de civisme » après de nombreuses interrogations).
Il faut sans doute être un tant soit peu intéressé par la bande dessinée « à l’ancienne » pour lire ce livre, de même qu’il faut aussi avoir un certain attrait pour les processus artistiques qui se cachent derrière les histoires qui nous entourent depuis notre jeunesse. Pour les moins bédéphiles, le livre d’Eric Verhoest risque d’être ardu, car il se focalise de manière pointilleuse sur ce que d’autres pourraient appeler des détails inutiles. Il cherche à comprendre comment George Remy alias Hergé, adepte du mouvement, centré sur Tintin, personnage lumineux et proactif, intégra dans son œuvre Jacobs qui tendait plutôt vers le fantastique et l’expressionnisme, et dont le style flamboyant tranchait parfois avec celui d’Hergé, alors que tous les deux sont toutefois considérés comme maîtres de « la ligne claire ».
Hergé, gros travailleur avec un petit côté aristo, blagueur et réservé, donne toutefois le « la ». De par sa célébrité, peut-être, c’est lui qui reste le fil rouge, vu que c’est pour lui que Jacobs va travailler, de manière officielle, comme employé. Jacobs, ancien étudiant en baryton du Conservatoire royal de Bruxelles, est décrit comme quelqu’un d’exubérant, dragueur, romantique, lui qui aurait voulu percer sur scène plutôt que passer sa vie à dessiner seul derrière un bureau. Cependant, Eric Verhoest parvient à ne jamais figer les deux hommes, tout en rendant hommage à leur amitié. Une amitié qui dura sur des décennies, même si elle s’effilocha avec le temps, suite à certains différends, à leur rivalité (réelle et/ou en partie fantasmée) et aux ambitions respectives des deux hommes. Ils continueront tout de même à s’envoyer des cartes et à se téléphoner jusqu’à la mort d’Hergé, le premier à partir, quelques années avant Jacobs.
Alors, vous vous demandez toujours quel traitement fut réservé à Hergé, après la Libération, alors qu’il avait continué à publier Tintin dans le quotidien Le Soir, repris par les Nazis ? Comment sortit-il de sa « crise de la quarantaine » qui le vit tromper sa femme Germaine et envoyer en l’air les nombreuses contraintes du travail pour tenter de trouver du repos et un certain apaisement ? Comment Jacobs fit-il pour survivre à cette époque (les années 1970) où régnait le « terrorisme intellectuel » qui figeait dans une case et accusait sans nuance (ce qui peut rappeler certaines dérives d’aujourd’hui…) ? Vous saurez tout cela en lisant Hergé-Jacobs : du duo au duel.
