Ha Tahfenewai au Théâtre National

Conception, écriture, mise en scène et interprétation de Sophie Warnant, Romain Vaillant

Du 3 au 14 mars 2015 à 20h30 au Théâtre National

Ha Tahfénéwai ! a été conçu, mis en scène et est interprété par Sophie Warnant et Romain Vaillant. Tous deux se sont immergés dans deux institutions psychiatriques pour être au plus proche de leur sujet et cette implication est palpable. La pièce s’ouvre sur une mélodie écorchée au piano. L’actrice, dont la coupe de cheveux est en accord complet avec son personnage, y joue une malade mentale dont le texte est projeté sur le fond noir à l’arrière de la scène.  Son personnage Sophie est en prise avec ses démons et la difficulté de communiquer avec les gens que l’on dit « normaux ». En caleçon d’homme, avec son pull à col roulé, ses longues chaussettes bleu turquoise et ses petites sandales de gym, elle délire. Elle voit des nains partout… Romain nous dit alors une vérité toute crue : « le délire est toujours collectif ». Il y a effectivement les gens qui délirent mais il y a aussi ceux qui y adhèrent…

Les acteurs se présentent par leur prénom, même s’ils interprètent évidemment d’autres rôles, comme pour signifier que ces personnages font partie d’eux, qu’il n’y a pas de différence, et donc aucune classification à faire, puisque les uns se confondent aux autres. Tout le monde est au même niveau puisque tous les Hommes sont des êtres humains.

Mais la pièce nous impose un certain malaise, lorsque Sophie hurle, c’est vraiment oppressant.  Pendant qu’elle  nous raconte son meilleur souvenir et chante faux, Romain joue à enlever ses baskets d’un air ébahi, même contemplatif et tente de tuer des mouches invisibles en hurlant « meurs ! ». Une immersion totale dans le monde de la folie. Les gens enfermés dans les institutions sont traités comme des animaux, souvent même pire. Peu d’entre eux survivent ou sortent après six mois « d’incarcération ». Car c’est un puits sans fond. Un cercle vicieux. Comme des rats de laboratoire, on teste sur eux toutes sortes de traitements prétextant que cela fait avancer la recherche. La sur-médicamentation est un problème bien réel, des gens qui ont encore la possibilité de retrouver leur chemin grâce à un peu d’écoute, sont assommés d’entrée de jeu, maintenus dans un état végétatif et soumis à une routine décevante.

Certaines institutions, encore trop rares, prennent pourtant le risque de laisser s’exprimer la folie. Parce que lorsque cette liberté est donnée, l’angoisse diminue, tout simplement. Malheureusement, l’enfermement, le concept le plus prisé actuellement, est la pire des solutions, une réalité silencieuse et pourtant acceptée. La société se désintéresse de cette problématique : les fous sont mal gardés, mais au moins, ils sont gardés. Comment pouvons-nous accepter que l’on traite des êtres humains de cette manière parce que c’est plus facile ? Cela peut arriver à tout le monde d’avoir besoin d’aide pour se relever après avoir plongé dans le désespoir !

Dans un décor très sobre, avec rien de plus qu’un piano, une desserte et une chaise pour que l’on puisse se focaliser sur le jeu des acteurs très inspiré, ce sont toutes ces problématiques que les acteurs ont voulu mettre en lumière.

Ha Tahfénéwai ! est une pièce d’où l’on ressort complètement chamboulé, ne sachant exprimer ce qui nous blesse ou d’où vient cette impression de rejet. Un sujet tabou présenté de manière minimaliste mais empreinte d’humanité. Une plongée intense et sans retour dans le monde des maladies mentales et la place que veut bien leur accorder la société. Si l’« On mesure le degré d’une civilisation à la place qu’elle donne à ses fous » et si l’on observe comment la nôtre se borne à les caser quelque part pour s’en débarrasser avec l’assentiment silencieux de la population, n’est-ce pas finalement le signe évident que c’est notre société toute entière qui est malade?

Photo: © Andréa Dainef

Daphné Troniseck
A propos Daphné Troniseck 248 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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