
Gourou
Réalisateur : Yann Gozlan
Genre : Drame, Thriller
Acteurs et actrices : Pierre Niney, Marion Barbeau, Anthony Bajon
Nationalité : France
Date de sortie : 28 janvier 2026
Quelques mois seulement après la sortie, relativement timide, de Dalloway, Yann Gozlan revient cette fois avec son acteur fétiche, son personnage fétiche et son cinéma subjectif. Dans Gourou, Pierre Niney incarne Matthieu Vasseur, un coach de développement personnel dont le succès des séminaires dans l’Hexagone suscite l’admiration des uns et l’interrogation des autres.
Le choix de Pierre Niney et Yann Gozlan de s’emparer de l’ascension et de la fuite en avant d’un coach en développement personnel s’avère particulièrement pertinent. Si le cinéma hollywoodien s’est déjà penché à maintes reprises sur la figure du leader charismatique exploitant la détresse d’autrui à des fins personnelles ou idéologiques, le paysage cinématographique francophone semblait jusqu’ici étonnamment réticent à explorer ce territoire. À l’heure où les influenceurs de tout horizon se transforment en coachs autoproclamés, dispensant conseils, méthodes et promesses de réussite à une audience massive, Gourou arrive comme une réponse presque nécessaire, prenant le phénomène à bras-le-corps.
Le visage du gourou moderne
Matthieu Vasseur incarne ici le visage contemporain du gourou : celui qui, au premier regard, paraît inoffensif, bienveillant et inspirant. Il invite chacun à reprendre le contrôle de sa vie, à assumer ses choix, à dépasser ses peurs et à combattre ses angoisses. Un discours séduisant, souvent rassurant, qui trouve un écho immédiat chez un public en quête de sens et de repères. Pourtant, derrière cette façade moderne et lisse, Gourou interroge les limites de ce type de parole universelle, adressée à tout le monde et, paradoxalement, à personne en particulier. Comme beaucoup de figures issues des réseaux sociaux, Matthieu Vasseur navigue dans une zone grise où la bonne intention peut rapidement produire des effets délétères, voire dangereux.
Car Gourou repose sur une histoire volontairement simple pour mieux faire émerger deux questions essentielles, au cœur d’un phénomène de société en pleine expansion : quelle est la responsabilité réelle d’un influenceur ou d’un coach vis-à-vis de son public ? Et comment penser, voire instaurer, des formes de régulation et de coercition dans ce far west largement virtuel, où la parole circule librement, sans cadre ni garde-fous ?
Pour apporter des éléments de réponse, Yann Gozlan convoque en filigrane les grandes figures du développement personnel qui remplissent stades, théâtres et salles de spectacle outre-Atlantique, à l’image de Tony Robbins. Cette figure charismatique et bien réelle du self-made man à l’américaine repose sur un postulat central : chaque individu disposerait en lui-même des ressources nécessaires à sa réussite, à condition de savoir mobiliser correctement ses émotions, ses croyances et ses comportements. Une vision du monde qui s’inscrit pleinement dans une rationalité néolibérale, où l’individu est pensé comme un entrepreneur de lui-même, seul responsable de ses succès comme de ses échecs.
Dans un contexte marqué par l’incertitude économique, la précarisation des parcours professionnels et l’affaiblissement progressif des protections sociales, Tony Robbins – et ceux qui s’en inspirent – propose une réponse aussi simple que séduisante : le problème n’est plus structurel, il devient personnel. Il ne s’agit plus de transformer le monde, mais de se transformer soi-même. Pour rendre ce discours crédible et mobilisateur, celui-ci s’appuie sur une poignée de références vulgarisées aux neurosciences et à la psychologie, souvent sorties de leur cadre scientifique, mais suffisamment efficaces pour donner l’illusion d’une légitimité rationnelle.
C’est précisément ce mécanisme que Gourou met en scène à travers Matthieu Vasseur. En l’absence de formation reconnue, de validation académique ou de fondements scientifiques solides, son discours soulève rapidement l’inquiétude des autorités. Mais le film va plus loin : il montre comment ce déficit de cadre et de responsabilité fait basculer le récit vers le drame, puis vers le thriller. Matthieu Vasseur ne mesure ni la portée réelle de ses paroles, ni l’emprise qu’il exerce sur un public déjà acquis à sa cause. Gourou expose ainsi les conséquences potentiellement graves d’un discours performatif diffusé sans filtre, dans une société traversée par la défiance envers les institutions et la médiation numérique des relations sociales.
Oui, mais le film dans tout ca ?
Vous l’aurez compris, le phénomène du coaching en développement personnel est un fait de société tentaculaire, impossible à embrasser pleinement en deux heures de film. Yann Gozlan en est conscient et fait alors un choix clair : ne pas signer un film-dossier ou un docu-fiction, mais un drame, centré sur un individu. Car oui, il fallait encore raconter une histoire. Et comme souvent chez le cinéaste, cette histoire ne peut que déraper. Gourou annonce très vite sa trajectoire, et c’est précisément là que se dessinent ses limites.
En cherchant à expliquer comment Matthieu Vasseur en arrive à se perdre dans son propre discours, pourquoi il s’enferme obstinément dans ses certitudes malgré les alertes de son entourage, Yann Gozlan opte pour une radicalisation de son personnage. Il lui prête une forme de folie, puis une mégalomanie grandissante, où chaque situation, chaque rencontre, chaque réussite vient renforcer une confiance déjà fragile, mais désormais hors de contrôle. Matthieu devient l’arroseur arrosé, le premier cobaye d’un système qu’il prétend dominer.
Mais là où le film aurait peut-être gagné en profondeur, c’est en acceptant de détourner son regard, sa caméra. À l’instar de Paul Thomas Anderson (Magnolia, The Master), de Martin Scorsese (Le Loup de Wall Street) ou de David Fincher (Fight Club), Yann Gozlan aurait pu s’arrêter plus longuement sur les autres : ceux qui écoutent, ceux qui croient, ceux qui doutent. Or ici, les personnages secondaires existent surtout comme des forces destinées à nourrir la trajectoire du personnage de Matthieu Vasseur. Le film se referme alors progressivement sur lui-même, accompagnant sa descente aux enfers dans une surenchère dramatique parfois excessive, flirtant avec l’improbable.
Côté interprétation, difficile en revanche de faire la fine bouche. Pierre Niney confirme une nouvelle fois sa capacité à incarner ces figures d’hommes brillants mais profondément fissurés. Mais c’est surtout Anthony Bajon (La Prière) qui apporte au film une densité émotionnelle précieuse, injectant une tension dramatique. Marion Barbeau, Christophe Montenez et Jonathan Turnbull, malgré leur justesse, restent cantonnés – comme évoqué plus haut – à des rôles de catalyseurs narratifs, davantage fonctions que véritables personnages.
En résumé, Gourou demeure un film agréable, porté par un sujet passionnant et résolument contemporain. On regrette toutefois un récit trop focalisé sur son protagoniste. À force de regarder un homme sombrer et « faire sombrer », le film passe à côté de moments de respiration ou de portes narratives différentes.
