Titre : Girl on Girl – Comment la pop culture a retourné
une génération de femmes contre elles-même
Auteur.ice.s : Sophie Gilbert
Éditions : Acte Sud
Date de parution : 6 mai 2026
Genre : Essai
D’où naît le backlash post-féministe du début des années 2000 ? Après les avancées obtenues par les vagues féministes de la seconde moitié du XXe siècle, pour quelle raison la société, et donc aussi ses produits médiatiques et culturels, se sont-ils retournés avec virulence contre les femmes ?
Sophie Gilbert, autrice et journaliste britannique active aux États-Unis, où elle écrit depuis des années pour The Atlantic, se propose d’analyser ce recul dans la représentation et le traitement des femmes, en partant de quelques événements majeurs qui, à l’aube du nouveau millénaire, ont marqué un changement de paradigme.
Au tournant des années 1990 et 2000, le post-féminisme prend son essor, vendant, littéralement, aux femmes l’idée d’une féminité émancipée, libre de s’exprimer (sexuellement, mais toujours pour le regard et le désir masculins) et, surtout, de consommer. Sous le slogan du « girl power » et avec la figure de la « girl boss », la capacité d’action autonome des femmes est infantilisée et ainsi neutralisée. L’injonction consiste à s’améliorer constamment pour répondre aux normes de beauté et à travailler sans relâche pour obtenir et conserver des postes à haute responsabilité, tout en gérant une famille. Des conditions qui ne sont ni exigées ni remises en question pour les hommes, alors même que les femmes continuent d’être lourdement scrutées en tant que corps reproducteurs, objets en même temps que actrices de leur propre désir.
Comme l’affirme Gilbert, le sexe devient synonyme de pouvoir et les femmes sont incitées à prendre sans honte le contrôle de leur image et de leur vie sexuelle, qui sont pourtant utilisées comme motif de reproche et d’humiliation. Objectivées et jugées en permanence, en s’exposant, elles n’ont plus aucun droit à la vie privée ou, même si exposées par d’autres, à aucune crédibilité.
Elle montre comment les années 2000 sont le moment où les représentations de la sexualité et la pornographie imprègnent progressivement les médias, à la suite, entre autres, de la peur engendrée par la crise du sida, ce qui favorise un rapport au sexe plus voyeuriste, voire complètement traditionaliste et axé sur l’abstinence.
L’esthétique du porno s’infiltre dans la culture visuelle et dans les représentations des célébrités, surtout féminines, de plus en plus jeunes, innocentes et sexy, et non plus rebelles et contestataires comme dans les milieux militants des années 90.
L’autrice retrace comment les Spice Girls, Britney Spears, mais aussi Paris Hilton et les sœurs Kardashian s’appuient sur ces imaginaires pour bâtir leurs empires médiatiques et vendre leur style de vie. Ce pouvoir d’attraction explique l’énorme succès des émissions de téléréalité, la promesse d’un accès facile à la célébrité en exposant sa vie privée.
À mesure que la culture visuelle devient plus explicite sur le plan sexuel, le porno devient de plus en plus extrême et violent, donnant naissance à une industrie déshumanisante qui véhicule des modèles et des fantasmes davantage dégradants envers les femmes, où le consentement lui-même cède parfois la place à une misogynie qui n’est plus voilée.
Gilbert établit des parallèles intéressants entre ces nouveaux paradigmes esthétiques et la période historique de grande incertitude qui a suivi le 11 septembre et les guerres au Moyen-Orient engagées par les États-Unis, montrant des similitudes entre les violences réelles et celles mises en scène par l’industrie du X.
Le regard qu’elle porte sur les secteurs de la musique et du cinéma, en accordant une attention particulière aux productions télé destinées au grand public et ensuite à la démocratisation de ces mécanismes grâce aux réseaux sociaux, est enrichi par son analyse du contexte historique et des phénomènes socioculturels. La déshumanisation des célébrités dans la presse à scandale, tout comme le traitement réservé aux candidates politiques, trouvent leur place dans les pages de cette enquête passionnante.
Cependant, l’ouvrage ne se veut pas exhaustif et se concentre principalement sur le phénomène aux États-Unis et au Royaume-Uni, pays que l’autrice connaît le mieux, ainsi que, plus largement, dans le monde occidental.
Cette lecture s’est parfois avérée difficile, en raison des violences énumérées et du travail de recherche minutieux de Gilbert, qui nous apporte une accumulation de preuves accablantes sur une industrie du spectacle et, plus globalement, culturel, qui a contribué à renforcer une réalité misogyne stratifiée, dans laquelle même les idéaux nés du féminisme ont été déformés au point d’alimenter ce même système qu’ils combattaient. Une période durant laquelle la lutte pour les libertés féminines semble ne pas déboucher sur des droits collectifs, mais sur la possibilité individuelle de consommer et de perpétuer la société capitaliste.
Bien que les atrocités qu’elle décrit paraissent infinies, comme elle l’admet dans sa conclusion, les histoires porteuses d’espoir sont tout aussi nombreuses. Le message final ouvre sur un horizon positif, avec la conviction que l’art et la culture peuvent changer les mentalités, en offrant de nouvelles visions du monde.
Un livre particulièrement éclairant pour celles et ceux qui ont grandi à cette époque charnière. Pour mieux comprendre les mécanismes qui ont contribué à façonner notre imaginaire collectif et la société dans laquelle nous vivons. Pour poursuivre le travail ardu, mais nécessaire, de déconstruction des préjugés, des biais et des schémas mentaux si profondément enracinés qu’ils deviennent presque indissociables de notre façon d’interpréter la réalité. Une lecture stimulante, qui invite ainsi à opérer un changement de perspective, à jeter de nouvelles bases pour construire quelque chose de nouveau et de plus juste.
