Direction artistique et textes Michael Disanka, Christiana Tabaro
Avec Christiana Tabaro, Michael Disanka, Ta-Luyobesa Luheho, Kady Vita Mavakala
Du 9 décembre au 13 décembre 2025
Au Théâtre National
Après Sept mouvements Congo et avant Je suis l’acteur de la poésie de ma mère, Géométrie de vies est le deuxième volet de la trilogie du collectif d’Art-d’Art. Avec énergie et poésie, les artistes nous plongent dans une exploration spatio-temporelle de l’identité congolaise post-indépendance, de leur art, de leurs histoires et de l’Histoire.
Sur scène : un mur blanc, un banc, deux micros. C’est une prise de parole, parlée, chantée, dansée par 4 interprètes. Cette parole tisse le personnel et l’historique, elle parle du Congo d’hier et d’aujourd’hui, des artistes présents, de leur histoire, de la création artistique. On nous donne à entendre un texte poétique majoritairement en français mais pas seulement. Parmi les fils narratifs qui émergent, on note celui de l’exode de Christiana Tabaro et Michael Disanka vers Kinshasa pendant l’enfance, puis le “retour au pays” à l’âge adulte. La rencontre d’un certain Papa Désiré, figure d’une génération précédente, et une réflexion autour d’une nostalgie de la colonisation. L’expérience de la violence de la guerre, de l’oppression. Et enfin, la quête d’espoir, de vie, de sens en tant qu’humain.e.s, en tant que congolais.e.s, en tant qu’artistes.
La simplicité de la forme, peut-être dû à un manque de moyens disponibles à la création, ou à des choix artistiques, permettent de toucher à l’essence du théâtre. Un théâtre qui défend les mots et le pouvoir de la poésie. Quatre interprètes magistraux qui font claquer ces phrases à nos oreilles, éveillant des images et des émotions profondes. Une poésie qui touche et invite à la réflexion. Jamais illustratrice, la musique, live, vient continuer les mouvements amorcés par les mots. Les projections (la vidéo d’un lac, et la photo de l’Institut des Arts de Kinshasa) viennent également agrandir l’espace créé par les mots. Les corps, qui dansent, qui jouent, qui parlent, qui rient pendant 1h30 avec une énergie folle, viennent célébrer la joie d’être au monde et donnent envie de les rejoindre sur scène.
Un spectacle à couches
Les nombreuses strates de ce spectacle, amalgamées avec intelligence, rendent les échos multiples, les lectures plurielles. Il est probable que personne dans la salle n’ait vu le même spectacle. Il s’agit de la vie de Michael et Christiana ; et leur parcours, aussi singulier soit-il, touche à l’universalité. On se retrouve dans la description de leur retour au pays d’enfance : revenir et se sentir touriste, revenir pour voir ce qui reste et ce qui change. Michael revient pour voir son école transformée en habitations : le savoir remplacé par la survie. Il est plus lucratif de loger des familles que d’éduquer des enfants. Comment mieux assouvir un peuple qu’en lui ôtant la possibilité d’apprendre ? Et Christiana rit. Rire face à l’oppression.

Et alors, le conflit avec Papa Désiré, qui semble dire que le Congo était mieux avant l’indépendance. Propos inacceptables, qui font fulminer Michael. “Le passé s’assoit sur le présent et le futur devient boiteux” dit Christiana. Car oui, il est question du futur. Interroger ses racines, comprendre le présent, envisager son futur. Iels aimeraient bien, comme Papa Désiré, s’asseoir devant la fenêtre, sourire et se dire doucement qu’iels sont heureux.es. Mais non, iels passent leur temps à le chercher, ce bonheur, car pour l’instant il est impossible. Il est impossible dans ce Congo entravé et léthargique dont iels témoignent.
Se chercher dans le 4ème coté du triangle
La question de l’identité est omniprésente : Est-ce que nous existons ? Avons-nous disparu ? Mais alors où ? Où se chercher, dans “le 4ème coté du triangle” ? Et un sentiment d’absurdité est récurent, une sensation de tourner en rond : les premières phrases du spectacle parlent d’une géométrie circulaire dans laquelle le serpent se mord continuellement la queue. Les acteur.ice.s, à plusieurs reprises, déambulent lentement sur le plateau, allant nul part. Cette sensation de tourner en boucle semble être une des réalités du Congo d’aujourd’hui pour ces artistes. Iels dénoncent la léthargie qu’iels observent autour d’eux. Le discours du « c’était mieux avant » qui immobilise.
Et le mur devient école
Vers la fin de la représentation, la photo d’un bâtiment dont le nom est partiellement obstrué est projetée sur le mur blanc. Ignorant de quel bâtiment il s’agit, mon imagination s’emballe. Les artistes vont, tour à tour, démanteler des pans du mur qui est fait de rectangles de tissu blanc, et ainsi démonter le bâtiment. Très belle image. Est-ce un hommage ou un acte de protestation ? avec les pans de tissu, les acteur.ice.s improvisent des costumes, des formes, des mouvements. Il s’agit, en réalité, de l’Institut National des Arts de Kinshasa où ont étudié et se sont rencontrés Michael et Christiana et ce tableau prend des allures d’hommage à ce lieu de formation et d’imaginaire.
Cette création n’hésite pas, à certains moments, à garder dans l’ombre certain.e.s de ces spectateur.ice.s, moins informé.e.s, n’ayant pas vu le premier volet ou ne parlant que français. Ce n’est pas forcément un souci, si tant soit peu qu’on accepte cette posture et qu’on se laisser porter. Cependant, la longueur du spectacle se laisse légèrement sentir avant les derniers tableaux.
Voici des artistes qui cherchent. Iels cherchent le bonheur, iels cherchent ce qu’iels font en tant qu’artistes, iels cherchent le Congo qui les habite. Et ces recherches, à la croisée de l’Histoire, de la politique, de l’imaginaire et du personnel, aboutissent en une trilogie qui non seulement contribue à construire la mémoire commune du Congo, mais aussi nous parle de la démarche de faire du théâtre. On a hâte de voir le dernier volet en mai au KVS.
