
Folktales
Réalisatrices : Heidi Ewing et Rachel Grady
Genre : Documentaire
Nationalités : USA, Norvège
Date de sortie : 24 décembre 2025
Le film démarre avec le récit d’un mythe : Odin trouve, aux racines de l’arbre de vie, les trois Nornes qui tissent les fils du destin. Il exige qu’elles lui donnent les dons qui assurent une vie heureuse, mais elles refusent : il doit d’abord les mériter. Hege, jeune femme à l’aube de l’âge adulte vivant dans la ville de Sandnes (Norvège), endeuillée, part à 320km au nord du cercle polaire dans une Université Populaire. Là, elle compte apprendre la survie en pleine nature et la conduite de traineau trainé par des chiens. Hege y rencontre, entre autres, Björn Tore et Romain. Chaque jeune est là pour des raisons différentes, mais ces trois-là semblent avoir du mal à s’ajuster à la vie et au monde et viennent chercher une autre version d’elleux-mêmes. Ponctué par le mythe nordique, le documentaire suit ces trois protagonistes sur toute l’année scolaire et un peu plus.
La narration du documentaire suit un schéma classique, mais efficace. Le film expose bien la croissance intérieure de ces jeunes face à l’adversité, toujours encadrée, et ceci sans mièvrerie ou pathos (similaire à, par exemple, Les Rêves Dansants d’Anne Linsel et Rainer Hoffman sorti en 2010). Bien que révélant parfois des moments assez intimes, la caméra est souvent éloignée, en posture d’observation. Une des séquences suit discrètement les élèves passant deux nuits dans la forêt, seuls avec l’un des chiens de la meute. Il s’agit d’établir son camp, d’allumer un feu, de se faire à manger et de prendre soin du chien. Romain manque d’abandonner, Hege raconte ses difficultés à établir son camp, la patience qu’il a fallu déployer, et comment cet effort l’a amenée au bord des larmes. C’est éprouvant, c’est exigeant, c’est physique, et c’est ainsi qu’on grandit et guérit. Comme les dons des Nornes, la sagesse se mérite. Le confort du feu aussi. Le mythe s’infiltre entre les étapes du film, et le fil des pulls que les élèves tricotent devient le fil du destin que les Nornes enroulent autour des arbres.
On est ému de voir les liens – maladroits d’abord, évidents ensuite – qui se développent entre les élèves et les chiens. Il y a différents chiens, comme il y a différents jeunes, explique l’un des enseignants. Des liens se tissent aussi entre les étudiant.e.s, aidés par leur lien aux quadrupèdes, et pour certain.e.s c’est un des objectifs qu’iels se donnent, leur difficulté à sociabiliser les préoccupant énormément. Une manifestation probable du “syndrome de manque de nature”, ou comment notre éloignement des espaces naturels dès l’enfance affecte notre santé mentale le reste de notre vie. Le programme de cette année scolaire, annonce une prof, est de réveiller son cerveau vieux de 10 000 ans, qui chassait et allumait des feux, et qui n’était pas confronté aux écrans. Le smartphone, omniprésent au début du film, s’estompe, puis revient lorsqu’Hege revient à Sandnes, comme synonyme de vide et d’ennui. Un des protagonistes constate qu’à être souvent sur son portable, il se sent encore plus seul. Souffrir de solitude, se sentir inadapté, inadéquat, n’être pas dans le présent : des phrases qui reviennent souvent dans la bouche des élèves. C’est dans la relation avec d’autres animaux que l’éveil s’opère et que l’émerveillement devient possible. Le cinéaste-naturaliste Vincent Munier revendique l’émerveillement comme mode de résistance ; ici, il survient aux côtés des chiens, au cœur du paysage arctique. Les chiens nous apprennent à être plus humains.
Mais alors, chose étonnante, il n’y a aucune mention de l’effondrement de la biodiversité ou de l’impact du changement climatique sur de tels espaces naturels. Ces universités existent pourtant depuis 1840 ; leurs pratiques sont trop liées aux éléments et à la faune pour que cela ne soit pas une réalité tangible. Bien que ce ne soit pas le sujet du documentaire, l’absence totale de référence à ce contexte laisse une impression étrange : celle que tout va bien dans le meilleur des mondes. C’est idyllique. Tout est bien qui finit bien : ces jeunes vivent une aventure extraordinaire, rentrent chez eux grandis par ces rencontres et ces apprentissages, et l’on aurait presque envie de faire pareil.
