En train de faire la queue aux toilettes. Là où des hommes qui font la file durant l’entracte des Souliers de Satin sont appréhendés pour passer devant tout le monde, et se rendre plus rapidement aux toilettes hommes, où le roulement est plus rapide, les femmes attendent (im)patiemment. Et c’est partout pareil, à la carrière Boulbon pour aller voir Brel ou durant la pause du Canard sauvage à l’Opéra.
En Belgique, beaucoup de théâtres ont pourtant trouvé des moyens non genrés d’identifier les toilettes: des signes indiquent des urinoirs, des cuvettes assises. Si ces toilettes ne résolvent peut-être pas les queues ni les inégalités de genre, elles permettent néanmoins à tout le monde d’être logé à la même enseigne. Tiago Rodrigues, qui a été formé à Anvers au Tg Stan fin des années 1990 et qui a enseigné à l’école de danse bruxelloise P.A.R.T.S, devrait remettre un pied dans le plat pays qui était celui de Brel pour aller visiter les toilettes actuelles des théâtres. Mais encore faut-il qu’il se sente concerné par ces questions.
La distance, son grand cru 2025 à Avignon, se termine, les larmes ont coulé, le public applaudit. Alison Dechamps et Adama Diop appellent l’équipe à se joindre sur scène. Arrive alors Tiago Rodrigues avec une petite dizaine d’hommes. Soudain, l’air commence à manquer, non plus à cause de la puissance de la pièce, mais par les coulisses de la création, exposées maintenant aux yeux du monde. Pour fabriquer cette pépite, il aura donc fallu tant d’hommes et si peu de femmes.
On pourrait se dire que ce ne sont les coulisses que d’un seul spectacle, dans un grand festival. Un festival qui a cependant surtout accueilli des spectacles mis en scène par des hommes. Comme Le Canard sauvage, d’Ostermeier, du vieux théâtre où les femmes n’apparaissent que pour soutenir les hommes (on me rétorque : oui, mais c’est comme ça, c’est la pièce d’Ibsen. Je réponds : très bien, mais personne ne nous oblige à continuer de la jouer ou de la jouer comme cela). Dans Magec/ The Desert, il n’y a que des hommes sur scène. Gahugu Gato est majoritairement masculin, et Nôt aussi, même si déjà plus mixte.
Ce manque criant culminera avec le concert La voix des femmes, porté par… une majorité d’hommes. S’ajoute à cela le ridicule capharnaüm d’une mise en scène non fonctionnelle, où durant 2 heures les paroles traduites des chansons en arabe, supposément en hommage à Oum Khaltoum, n’étaient pas projetées au même moment où elles étaient prononcées sur scène. Durant La voix des femmes, des hommes rappent, crient très haut “qu’ils s’en battent les couilles de tout ça”. À quel moment, en 2025, le directeur musical Zeid Hamdan s’est-il dit que c’était pertinent d’appeler son spectacle ainsi tout en ne laissant qu’une faible place aux femmes et en les faisant travailler dans des conditions lamentables (partitions qui s’envolent, pupitre trop petit), à la cour d’honneur du Palais des Papes ? Il fallait évidemment qu’il termine par un “free palestine”, pour faire joli, propre politiquement, sauf que même ça, c’était raté, discordant (la reproduction du son des drones israéliens survolant Gaza étant le seul moment “réussi” et effrayant de la soirée, nous renvoyant à notre culpabilité d’être ici alors que les enfants sont là, sous les bombes).
Les femmes et leurs voix arabes, mises de côté, déclassées. Pourtant, c’était elle la langue invitée. Kheireddine Lardjam l’a déjà écrit dans sa tribune, publiée dans l’Humanité il y a quelques jours. Mettre l’arabe en vitrine, dans le contexte géo-politique actuel, ça sonne bien, ça fait joli. Sauf que comme pour Derniers Feux, l’explosion de grâce et de découvertes attendues n’est jamais arrivée et a accouché d’un pétard mouillé. Sur plus d’une dizaine de spectacles du In vus, la seule chose de sûr, c’était d’entendre le rappel avant spectacle de ne pas prendre de photos, en arabe, après le rappel en français et en anglais. Si Israël et Mohamed jettent quelques mots arabes sur scène, sans esbroufe, c’est bien un voile très pudique qui couvre tout ce festival “honorant” cette langue. L’honorer symboliquement, c’est une chose, lui faire de la place dans les faits, c’en est une autre.
Et Tiago Rodrigues, qu’en pense-t-il de tout cela ? Est-ce qu’il s’en “bat les couilles”, lui aussi ? On espère vivement qu’il aura préféré aller voir Les incrédules que La voix des femmes, pour en prendre de la graine. Si on n’y entend pas la langue arabe, dans le spectacle de Samuel Achache, on y voit à la fin la réelle possibilité d’une égale mixité de genres sur scène devant et derrière les coulisses, ce qui pourrait lui servir de leçon, au directeur portugais. Est-ce que les personnes riches qui peuvent se permettre d’acheter des billets du In à 35€ n’ont pas le droit, elles aussi, à voir sur scène et en dehors un monde plus juste et égalitaire ? Pourquoi ne devraient-elles se contenter que des miettes d’un monde qui change, alors que le festival off déborde de seuls en scène de femmes ?
Donnons lui le bénéfice du doute avant d’appeler impérativement à ce que sa future remplaçante soit la première directrice du festival à temps plein, impliquée dans ses questions de représentations (de langues, de corps, de réalités sociales). Donnons-lui le bénéfice du doute car ce festival d’Avignon 2025 est une vraie réussite artistique, qui vient très souvent questionner et interroger l’intime : La distance, sur l’idée de laisser partir ses enfants dans des directions différentes qu’attendues. Israël et Mohamed, sur nos pères et leurs pensées machistes d’une autre époque. Mami, sur ce que ça veut dire qu’être mère. Les incrédules, sur comment peut-on faire le deuil d’une maman qui regrette d’avoir eu des enfants.
Si incroyables que sont ces quatre spectacles, il reste qu’ils sont tous mis en scène par des hommes. À défaut d’être compétent dans la question ou conscient des problématiques, gageons que Tiago Rodrigues s’entourera de personnes qui ont à coeur (et sont outillées pour) de s’engager sur ces points fondamentaux pour la 80ème sélection du festival.
Terminons par Radio Live (d’Aurélie Charon) et Le Prélude de Pan (de Clara Hédouin), adaptant Giono. Misons que les années à venir mettront davantage en exergue ce genre d’aventures théâtrales complètement folles, au coeur des champs et du réel, dans la bouche des paysans, pour Le Prélude de Pan et sur une scène multimodale donnant la parole à des hommes et des femmes en reconstruction, provenant de pays mutilés par la guerre et les génocides, avec des dessins, de la vidéo, des chants, de la musique, de la danse et j’en passe encore, pour Radio Live. Misons qu’Avignon 2026 honorant la langue coréenne ne sera pas qu’une coquille vide mais un lieu actuel de changements artistiques et politiques, tant sur scène que dans ses coulisses. Misons que le coréen du Nord sera tout aussi présent que la coréenne du Sud, et qu’il et elle pourront discuter des spectacles vus dans la queue des toilettes, ensemble, pour le plus grand bonheur des jeunes accueillis par les Cemea (centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active) que nous accompagnions cette année, venus de tous les horizons sociaux, dans la lignée de ce qu’on imagine que Vitez aurait souhaité et voulu du festival, 80 ans après sa création.
