De Marius von Mayenburg
Mise en scène Thibaut Wenger
Avec France Bastoen, Nicolas Luçon, Emilie Maréchal
Du 4 novembre au 12 novembre 2025
Au Théâtre des Martyrs
Qui ne s’est jamais demandé si sa place n’était pas ailleurs ? Plutôt que dans ce couple, dans ce foyer, dans cette carrière. Dans EX, huis clos à trois personnages de Marius von Mayenburg, mis en scène par Thibaut Wenger, un triangle amoureux se transforme en un triple questionnement existentiel incisif et oppressant, qui n’épargne aucune sensibilité.
« Les enfants dorment ? -Tu peux aller voir. Ils étaient encore réveillés à l’instant. »
Daniel, architecte, et Sybille, médecin, mariés, deux enfants, se retrouvent un soir dans le salon. Elle, assise sur le canapé gris et moelleux, l’air faussement apaisé, porte le regard sur son MacBook. Lui revient tout juste de sa journée de travail, il est debout, casque à vélo clignotant sous le bras, comme pour symboliser un danger imminent. Ce danger, c’est sans doute Franziska, son ex, qui débarquera quelques minutes plus tard dans leur maison, en pleine nuit. Ou peut-être est-ce sa femme, assise là, prête à affronter le chaos.
Fous de rage plutôt que d’amour
Aucun mot n’a encore été prononcé mais le public ressent déjà le profond agacement qui habite les deux personnages. La tension est permanente, dans le langage et dans les corps ; Sybille ne supporte pas les bruits de bouche de son mari et Daniel ose à peine s’asseoir sur le bout du canapé.
Très vite, les discussions du quotidien sur le repas du soir ou le coucher des enfants prennent des proportions inattendues. Les remarques de l’un sonnent comme des reproches terribles pour l’autre, et personne ne s’écoute vraiment. Les dialogues sont cinglants et criants, parfois absurdes, comme lorsque Sibylle cherche à savoir pourquoi Daniel a prononcé « Franziskaaa » plutôt que « Franziska » tout court. Les mensonges se rajoutent à cette triste valse, alors que la scène elle-même se met à tourner comme l’assiette de lasagnes dans le micro-ondes. Daniel et Sibylle sont prisonniers d’un véritable tourbillon de mots durs, mêlés de rires jaunes et de gestes affolés. Chaque réplique fait craindre une réaction excessive ou un cri de stupeur. Le public lui-même sera pris à plusieurs reprises de sursauts de nervosité ou d’hilarité face aux innombrables punchlines lancées.
Par cette bataille éreintante, la pièce illustre avec brutalité et brio la défaillance d’un couple et de leur mariage, où l’amour se cherche désespérément et où la communication n’est plus qu’un jeu d’agressivité.
Où est la porte de sortie ?
L’arrivée de la troisième protagoniste marque le début de la deuxième partie de la pièce, plus sombre et en même temps plus libératrice. Malgré quelques longueurs, EX jongle habilement entre les différentes figures : la femme et mère, presque imperturbable, l’homme perdu et déstabilisé et l’ex, vulnérable et hypersensible. Peu à peu, les scènes nous font entrer en profondeur dans la psychologie des personnages et l’on comprend que le triangle n’est pas si amoureux.
Chacun finit par clamer haut et fort ses contradictions et ses désirs refoulés, lors de trois tirades impressionnantes. Les vacheries que les deux femmes se lancent tour à tour ou lancent à Daniel sont souvent jouissives et drôles : « Tu l’as certainement déjà remarqué, quand il peut consoler, ça l’excite, ça le rassure dans sa masculinité ». Les époux en viendront même à faire tomber le pantalon et la chemise, mettant à nu de façon brutale leur détresse face à une vie qu’ils regrettent d’avoir choisi. Tout le monde rêve de partir mais tout le monde reste, enfermés dans des décisions irrévocables ; se marier, faire des enfants, acheter une maison, abandonner sa liberté.
EX, satire étonnante, se clôture donc par une prise de conscience glaçante, dans le silence. Après deux heures de performance intense des acteurs, des tensions plein la nuque, les spectateurs soufflent aussi. Cette pièce a quelque chose de singulier, une propension exceptionnelle à piquer là où ça fait mal et à mettre en perspective ces injonctions sociales auxquelles nous sommes souvent réduits. Tout en posant une question essentielle : peut-on y sauver l’amour ?
