Titre : Embrasser la bisexualité
Auteur : Camille Teste
Éditeur : Les Renversantes
Date de parution : 14 novembre 2025
Genre : Essai
Toi aussi, tu es bisexuel·le ? Alors, ce livre a été écrit pour toi, par Camille Teste, qui parle et raconte la bisexualité aujourd’hui, ces grandeurs mais surtout ces misères. Parce qu’être bi, ce n’est donc ni l’un ni l’autre, ni homo ni hétéro, ni un peu des deux, mais bien une identité distincte, avec son drapeau, sa culture, ses émojis, son histoire. C’est en tout cas la thèse que soutient Camille, après avoir parcouru en long et en large le long chemin de croix que traversent les personnes qui se disent « bi ».
Embrasser la bisexualité n’est pas un livre à tenir entre ses mains si « la logique victimaire » vous agace. Si Camille Teste souhaite embrasser son identité, elle tient d’abord à expliquer en quoi les bi, se référant aux statistiques qui émanent son récit, sont plus à risque que les gays, lesbiennes ou hétéros sur à peu près tous les sujets : tomber malade, être harcelé·e, être l’objet de violence « biphobe », ne pas être pris en charge pas la médecine, mourir plus jeune, etc. Sans vouloir remettre en compte ces chiffres, à force de répéter que « si tu es bi, tu es une victime », et non seulement une victime, mais une victime encore plus à même d’être légitime à réclamer le statut de victime que les gays et les lesbiennes, on peut lever un sourcil d’étonnement (ou s’agacer, en fonction de son tempérament).
Cela dit, Camille Teste décrit bien ce dilemme existentiel que vivent les personnes bisexuelles, rejetées à la fois par la norme hétéro et par le monde queer, parce que pas assez hétéro ou pas assez queer. Une personne bisexuelle, d’après l’autrice, doit toujours rappeler qu’elle est bi (du reste, comme les personnes gaies, qui doivent répéter leur coming out continuellement), que ce n’est pas un désir passager, que cela fait partie d’elle. Une personne bi devra subir les violences larvées ou assassines sur le fait de ramener des garçons hétéro à la maison, ou sur le fait d’avoir fait du sexe avec un garçon alors qu’elle sort maintenant avec une fille. Tout n’est que justification constante dans ce monde d’identités à la fois fixes et mouvantes, souhaitant détruire une norme pour en recréer une nouvelle (être bi, c’est ça, et pas autrement). On peut d’ailleurs se demander si le fait de renforcer cette identité, au lieu d’être une idée révolutionnaire supposée lutter contre l’hétéro-normativité, ne fait pas que la renforcer et rendre cette Némésis encore plus puissante.
Si Camille Teste retrace pourtant l’historique de la bisexualité, et de l’existence même du mot qui émanerait du sexologue Richard von Krafft-Ebing au XIXème siècle, elle écrit au chapitre précédent que la bisexualité en Grèce Antique existait déjà. Et c’est là que le bât blesse, parce que si elle fait référence à Michel Foucault quelques pages après, elle parle de la sexualité de personnes (à savoir, les grec·ques ancien·nes) qui ne s’identifiaient pas comme nous en tant que homo, bi, hétéro ou autre. C’est là que ce livre rate une belle occasion d’aller au-delà même de la reconnaissance de la bisexualité, et de viser une sortie du régime de l’orientation sexuelle.
Embrasser la bisexualité est important, le travail de recension de Camille Teste est nécessaire, il servira aux personnes bi dans les années à venir, il apporte sa pierre à l’édifice pour créer une communauté identitaire forte, pour se souder les coudes face à ce monde monosexuel (« attiré par un seul genre », d’après la définition de l’autrice). Cependant, plutôt que défendre la politique identitaire, bec et ongle, comme nous savons que ce régime identifiant nos sexualités est une abstraction culturelle mise en place fin du XIXème, pourquoi ne pas essayer d’en sortir ?
Si tu as du sexe avec une fille, un garçon, une fille et un garçon, une personne dotée d’un pénis ou d’une vulve ou les deux, et que le sexe est consentant, malgré les dynamiques de pouvoir existant entre les personnes, ou peut-être grâce à ces dynamiques, cela ne fait pas de toi un être spécial, différent, à part (évidemment, si tu es hétéro blanc dans notre monde hétéro-normé, tu vis dans un système privilégié qu’il faut tenter de briser, ce que fait Camille Teste dans ce livre). Mais qui tu baises ne révèle pas ou en tout cas ne devrait pas révéler qui tu es, contrairement à ce que l’identification à la culture bi, par exemple, essaie de faire passer. Le fait d’avoir du sexe avec quelqu’un de genre différent ou non ne devrait pas prendre autant d’espace dans la définition de nous-même, dans un système hors hétéro-normativité ou les personnes seraient libres d’être ce qu’elles veulent. Toutefois, en attendant cette utopie intellectuelle peut-être irréalisable, Embrasser la bisexualité donne un espace, apporte des nouvelles représentations, des listes, des personnes à suivre pour pouvoir lutter contre les discriminations faites à toute personne se réclamant de la bisexualité et contribue à construire cette culture bi qu’elle appelle, ou une certaine culture bi, dans le sens où David Halperin parle des cultures gaies.
