More

    Du côté de chez Elle(s) : entre fidélité et affranchissement

    Quand deux actrices talentueuses composent une pièce de théâtre (avec le concours d’Isabelle Pousseur) autour de leur passé et de leur amitié, elles nous invitent Du côté de chez Elle(s) — et il y a de quoi s’en réjouir. Magali Pinglaut est née dans une famille communiste française, installée dans le petit village de Villabon, dans le Cher. Valérie Bauchau, quant à elle, a grandi dans un château, à Archennes dans le Brabant wallon. Chez elle : meubles anciens, argenterie, et peu de débats de comptoir. La brune et la blonde ne viennent pas du même monde, mais le théâtre les a réunies — et rien que pour cela, elles se félicitent d’avoir fait le conservatoire. Des histoires de famille, remises en perspective historique, portées à bout de bras par deux comédiennes qui ont mis plus de trois ans à élaborer ce récit dense et passionnant.

    La scénographie, signée Matthieu Delcourt, repose sur un décor composé de deux tables, évoquant les univers radicalement différents des deux amies. À gauche (paradoxalement), une table somptueuse, classique, joliment dressée, entourée de meubles anciens raffinés, sous un grand lustre en cristal. À droite (il ne reste que ce côté), une grande table de bistrot, remplie de verres et de bouteilles, respirant la joie de vivre. Au milieu, un feu de camp : un espace de rencontre, peut-être.

    Magali Pinglaut évoque son village avec amour et tendresse. Elle en dessine même le plan sur un tableau noir, inspirée par les deux écoles du village : celle des petits, dirigée par sa mère, et celle des grands, où son père enseignait. Dans ce hameau, « ça cause politique, ça fait des blagues, ça parle fort » — et l’on tombe immédiatement sous le charme de ce passé chaleureux.

    Puis vient le récit de Valérie Bauchau, plus sombre. Issue d’un milieu aisé dans lequel il lui est difficile d’être elle-même, elle confie « avoir peur d’être une traître à sa race ». Elle évoque ses tensions familiales — notamment une guerre avec son frère autour d’une chevalière — et ses séances chez un psy, hantée par cette question : « Valérie, tu ne vas quand même pas cracher dans la soupe ? » Rolls-Royce, Union minière du Katanga, soutien indéfectible de son père à Tshombé : son récit est dense, chargé d’histoire, et éclaire ses doutes. Loin, très loin, du plaisir du débat quand on se sent « seule dans une cage dorée ».

    Du côté de Magali comme de celui de Valérie, le passé est lourd à porter. Pour la première, il s’agit d’être à la hauteur de parents communistes et composer avec une mémoire familiale liée à l’Indochine, traversée par un sentiment de culpabilité. Pour la seconde, il faut « trahir » l’esprit familial et se détacher de l’héritage colonial.

    Le spectacle est très structuré, y compris visuellement : des pancartes annoncent les saynètes (« la trahison », « nos mères »…). Les artistes tiennent à rendre le récit accessible, dans un respect mutuel empreint de sensibilité. Elles racontent leur(s) histoire(s), sans jamais tomber dans l’autocentrisme. Le contexte politique, social et culturel élargit constamment les perspectives.

    Un très beau cadeau, donc, que nous offrent ces deux actrices — avec, en prime, une entrée en matière aussi surprenante que réussie (que l’on ne dévoilera pas ici… mais pour laquelle on conseillera les premiers rangs). On saluera également l’accompagnement d’Isabelle Pousseur, dont la mise en scène, discrète et précise, n’est plus à présenter.

    Un travail singulier, où les actrices jouent leur propre rôle sans jamais être tout à fait elles-mêmes — un moment de théâtre à part.

    Derniers Articles

    Texte et mise en scène Isabelle PousseurTexte et avec Valérie Bauchau, Magalie PinglautDu 24 mars au 3 avril 2026Théâtre National Quand deux actrices talentueuses composent une pièce de théâtre (avec le concours d’Isabelle Pousseur) autour de leur passé et de leur amitié, elles nous invitent Du côté...Du côté de chez Elle(s) : entre fidélité et affranchissement