Titre : Dire Babylone
Auteur.ice : Safiya Sinclair
Editions : 10/18
Date de parution : 21 août 2025
Genre : Roman autobiographique
Pour nos oreilles occidentales, la culture rastafarie sonne comme une chanson de Bob Marley, avec ses messages pacificateurs et ses mélodies chaleureuses. Un hymne à la tolérance. Mais que savons-nous de ce mouvement né en Jamaïque, si ce n’est, grossièrement, son lien avec la musique Reggae ?
De cette image édulcorée, exotisée ; Safiya Sinclair nous débarrasse. Fille de rastafari, elle dénonce cette religion aux contours flous, mais aux préceptes stricts qui divinise la figure du père. Car Djani, comme de nombreux chefs de famille rastafaris, ne se contente pas de décider. Il doit posséder chacun des membres de sa famille – qu’il appelle d’ailleurs, dans un égocentrisme assumé les « eux de moi » – et à qui il enseigne une morale arbitraire dont il est l’unique gardien.
Aux antipodes de ce père envahissant et orgueilleux, il y a la mère. Esther. Elle attire la lumière alors que lui paraît vainement la chercher. Safiya Sinclair écrit de cette femme douce et puissante qui l’a élevée qu’elle avait toujours un train d’avance. Alors que son père, au contraire, semblait toujours monter en retard.
Safiya Sinclair passe au crible son enfance en exposant la personnalité de ses parents, mais aussi celle de son frère et de ses sœurs dont elle est très proche. Elle n’épargne personne, pas même elle. Et pourtant elle le fait avec beaucoup d’empathie et d’indulgence. Sans excuser les actes de son père, elle remonte aux origines de la violence et s’intéresse à la notion de colère qui peut naître de certains traumatismes qu’ont connus les siens – l’héritage de la colonisation, la précarité, l’ostracisation ou encore le racisme.
Car le mouvement rastafari n’est pas seulement le fruit d’un héritage familial. C’est un mode de vie qui s’inscrit dans une histoire passée – cristallisée autour de la figure d’Hailé Selassié – mais aussi une histoire du présent. Si Safiya Sinclair raconte la violence de son père, hésitant entre les coups et les insultes, elle dénonce aussi celle d’une société qui méprise encore le mouvement auquel elle appartient. Être coiffé de dreads, c’est être traité comme un paria, nous raconte t-elle
Ce qui a sauvé Safiya Sinclair de la férocité du monde dans lequel elle a grandi, c’est l’amour des mots. Un amour transmis par cette mère souveraine, et son don pour l’enseignement, qui a fait des enfants Sinclair une tribu de surdoués. Safiya Sinclair s’est accrochée pour devenir la poétesse jamaïcaine reconnue qu’elle est aujourd’hui. Comme d’autres l’ont fait avant elle, elle utilise ces mots pour tailler dans ses douleurs.
Dans ses mémoires, elle applaudit le travail de Sylvia Plath avec qui elle partage une sensibilité poétique et une existence écrasée par la présence d’un homme. Mais c’est aussi à Tiffany McDaniel que l’autrice nous fait penser dans sa capacité à magnifier la détresse. Si, comme le lui a fait remarquer le poète Walcott, Safiya Sinclair a tendance parfois à alourdir certains passages en oubliant de les aérer, elle n’en reste pas moins une écrivaine de talent qui semble suspendre dans ses mots toute la puissance féminine du monde.
