Dan Gagnon : « Evoluer est plus important que de perdre la face »

Dan Gagnon, le Belge à l’accent trop bizarre (selon une source parisienne), est en tournée dans toute la Belgique francophone avec son quatrième one-man show, Rose. Rencontre avec cet humoriste qui prône l’erreur et la douceur pour être une meilleure personne et dont la sympathie fait honneur aux clichés sur les Québécois.


Quelle est la particularité de ce spectacle et pourquoi doit-on venir le voir ?

Le spectacle est très drôle. Cela a l’air prétentieux, mais je ne suis pas masochiste, si je ne trouvais pas ça drôle, je ne le proposerais pas. Il s’agit de mon spectacle le plus complexe, même si en apparence c’est le plus simple et le plus classique.

Dans ce spectacle, mon but est d’être une meilleure personne et de partager avec les autres ce que je sais. Donc j’aborde aussi des sujets plus compliqués et essaye d’y mettre le plus de tripes possible. Par exemple, je parle de la grossesse extra-utérine de ma femme. C’est là l’utilité de l’humour : changer de regard par rapport à des choses que tu ne peux pas changer. On s’est longtemps trompé en humour, on s’imaginait que les gens ne venaient que pour rigoler.

Tu ne mises donc pas tout sur l’humour ?

Outre l’humour, ce qui compte dans un spectacle, c’est tout ce qui se passe pendant ce temps-là : du lien, de l’interaction, une communion… presque ésotérique ! J’ai l’air un peu gourou à dire ça, mais c’est vraiment cet échange-là qui est intéressant

Et puis, quand c’est bien fait, l’humour c’est comme de la musique, il n’y a pas de hasard. Mon plaisir est de réussir à gérer le flow sur une longue période. Un spectacle comique doit donc être drôle, et ensuite rythmé. Les spectateurs ne doivent pas percevoir les transitions et se dire « Oh shit ! C’est déjà fini ! ».

Quelles sont les étapes de construction de tes spectacles ?

Je suis un cycle annuel. Toute l’année, je note mes idées au fur et à mesure. En mars, je commence à écrire et à tester ce que j’ai obtenu. Comme j’ai de la facilité en improvisation – car ça ne met pas mal à l’aise de me planter – je réserve des dates au Comédie Club, et je m’enregistre. Certaines personnes de mon public préfèrent aller voir ce show-là, car la recherche est plus visible. Des détails peuvent donner des choses intéressantes. Ensuite, je récupère le matériel potentiel et pendant l’été je construis le spectacle. En août-septembre, je le rode ; en novembre, on annonce la tournée ; la promo débute en décembre ; et la tournée commence en janvier jusque fin avril.

Là je suis dans ma période facile. Le moment où je travaille le moins est celui où on me voit le plus. J’ai besoin de routine. Comme ça, je ne stresse pas de n’avoir rien à dire, c’est uniquement un problème pour le Dan en mars.

Comment es-tu devenu humoriste ? As-tu toujours fait rire les gens autour de toi ?

Je ne suis pas vraiment sociable, je n’aime pas sortir de chez moi, ni m’exprimer en public. Donc je n’avais pas les prédispositions. Mais j’ai toujours voulu être humoriste : je regarde des spectacles depuis que je suis tout petit. Au Québec, les humoristes, c’était les vraies rockstars.

Je pense qu’en général, tu reproduis socialement le rôle que tu as dans famille, car c’est là que tu te sens à ta place. Moi j’aimais bien faire rigoler ma famille quand il y avait des situations tendues, ou faire rire mon grand-père quand il était malade, car il me semblait qu’alors ça allait bien.

J’ai commencé à écrire des sketchs à 15 ans et je suis monté pour la première fois sur scène à 27 ans. Cela a pris 12 ans, cela ne s’est pas fait tout seul. Venir en Belgique et être devant des gens que je ne connaissais pas m’a permis d’oser.

Quels humoristes t’inspirent, quel type d’humour te plaît ?

J’aime beaucoup de choses ! L’actrice Melissa McCarthy fait du très bon splapstick*. Je détestais Mr. Bean quand j’étais jeune, mais j’ai récemment vu Les vacances de Mr. Bean et je trouve que c’est un génie, il arrive à faire rire juste avec son corps.

Ce qui me parle plus, c’est le stand-up. J’ai vu deux très bons humoristes cette année sur Netflix. Il y a Sarah Silverman, elle est moderne et brillante. Elle a notamment fait un sketch très drôle sur l’avortement. C’est une telle démonstration par l’absurde que c’est dur de contre-argumenter. Et ensuite Patton Oswalt. Il m’inspire beaucoup. Il a dit : « Quand je me suis rendu compte que je ne serai jamais le meilleur humoriste, ça m’a apaisé, je savais que j’allais pouvoir continuer à apprécier l’humour sans m’inquiéter. » Selon lui, l’échec n’est pas grave, même si tu te plantes, la vie continue. Et il prône la douceur. Il répète souvent « It’s chaos, be gentle ». Ce sont des valeurs que je défends aussi.

Qu’est-ce qui ne te fait pas rire du tout ?

Les chroniques radio et télé sont devenues le cheat code de l’audimat, ils en programment huit mille ! Et les chroniqueurs politiques ont l’impression d’être intelligents alors qu’ils remplacent Nabilla par Théo Francken. La fraude et la paresse intellectuelle que cela représente m’horripilent.

L’humour où les punchlines deviennent des noms de personne me gêne également. Si Zaz ou les Roumains sont ta punchline, cela veut dire que tu t’es vendu à un système de valeur pour avoir un cheap laugh.

Enfin, je n’aime pas les jeux de mots à tout prix. Je ne parle pas du travail d’un Stéphane de Groodt, cela ne me fait pas rire, mais je trouve ça brillant. Par contre, je me souviens de quelqu’un qui avait écrit « Bonne chance pour les diables rouges ce soir » accompagné d’une photo d’un diable pour transporter des caisses. Cela me rend agressif : c’est à cause de gens comme ça que l’humour passe pour un art mineur.

Tu as fait de la radio, de la télé, avec notamment un Late Show, une websérie, quatre spectacles, etc. As-tu d’autres projets ?

Je voudrais sortir un album de musique. Je ne sais pas chanter, et je vois ça comme un problème mineur : j’écrirai des textes intellos, ou j’utiliserai de l’autotune, ou je ferai chanter quelqu’un d’autre,… ou ce ne sera pas bon ! (Rire) Au pire les gens diront « C’était pas bon » et je répondrai « C’est vrai », end of story. Plus je vieillis, plus je réalise que quand tu as envie de faire quelque chose, t’as juste à le faire. Si tu prends du plaisir pendant le processus, c’est ce qui compte. Evoluer est plus important que de perdre la face.

J’écris également une pièce de théâtre de Noël. C’est une idée de ma femme, et je lui ai demandé de m’engager comme auteur. La pièce est classique, elle respecte les codes des films de Noël, mais comprend des twists modernes. Mon frère a aussi une idée brillante de film et j’ai envie de l’aider à le réaliser.

Enfin, j’ai envie de créer un channel youtube : « The boring channel ». Je ferai mon repassage, je lirai des livres… J’ai toujours aimé les trucs lents. L’année passée, j’ai acheté le coffret Colombo, c’est construit comme du génie. Aujourd’hui, même une conversation dans un café doit être faite avec des effets 360, des explosions. J’ai envie de dire « Calmez-vous ! », tout le monde est trop tendu. Si ça se trouve, je vais devenir « The king of slow tv » !

Le métier d’humoriste n’est pas le plus rentable et l’argent est un sujet qui t’angoisse. Dès lors, n’est-ce pas dingue de laisser les gens payer le prix qu’ils veulent à la fin du show ?

J’essaye de rendre accessible gratuitement tout ce que je fais. Parce que si tu n’aimes pas, je ne veux pas que tu payes. Et si tu aimes, tu seras content de payer et tu en parleras autour de toi. Dans le monde du spectacle, beaucoup manquent de vision et essayent de choper des cash-cows pour faire de l’argent rapide. Moi, j’ai envie de faire de l’humour pendant 50 ans, et le nombre de personnes qui viennent me voir est la seule garantie dans le métier.

Et puis payer à la fin du spectacle change le mood des gens et le nombre de personnes avec qui ils viennent. Cela me permet de faire les choses comme j’ai envie, sans compromis aucun.

Tu es en Belgique depuis 13 ans et tu as la nationalité belge. Y a-t-il encore des choses qui te surprennent ici ?

Je ne suis pas vite surpris, mais l’ « over-laxisme » dans tout m’a étonné. Tu peux te garer sur un trottoir devant la police et il ne se passera rien. Quand il y a eu 500 jours sans gouvernement, les Belges s’en foutaient. Ça ne peut pas être plus intense que ça, même les politiciens ils ont pas faké le sentiment d’urgence, car il n’y avait aucune conséquence. Une fois que t’as vu ça, il n’y a pas grand-chose qui peut te surprendre.

Il y a deux ans est sorti un livre de chicklit titré L’homme idéal existe. Il est québécois. Tu confirmes ?

(Hésitation). Je ne pense pas que l’homme idéal existe… Mais s’il existait, il serait probablement québécois ! (Rire)

Peut-être qu’on plait parce qu’il y a un décalage culturel ? Au Québec, les hommes n’ont pas la même attitude par rapport aux femmes. Disons qu’il y a moins de chronique sur l’importance du droit à importuner… Ici, il y a une espèce de tache de gauloiserie tenace dans les rapports hommes-femmes. C’est déjà assez désagréable à observer quand tu es un mec, alors je n’ose pas imaginer ce que c’est de le vivre quand tu es une femme.

https://www.dangagnon.be/


* slapstick : style d’humour comique basé sur des gags avec une activité physique légèrement « violente » (par exemple, trébucher, marcher sur une peau de banane, recevoir un coup sur la tête, etc.). Le terme provient du monde de la Commedia dell’arte au 16ème siècle en Italie.

Elodie Mertz
A propos Elodie Mertz 116 Articles
Journaliste du Suricate Magazine