
Il y a 30 ans, lors de la première semaine de juillet 1996, sort Créatures célestes de Peter Jackson, un conte onirique sur l’affaire Parker-Hulme et qui est sans doute le film ayant permis au Seigneur des anneaux d’exister !

C’est au départ une idée de Fran Walsh, la femme de Peter Jackson, qui s’intéresse à l’affaire depuis son enfance. Après avoir suivi son mari dans ses délires de marionnettes dégueulasses ou de zombies débiles, elle lui propose cette fois de s’attaquer à un autre style de film et le réalisateur est emballé par l’idée d’aborder cette histoire, célèbre pour tous les Néo-zélandais, avec une approche différente que celle apparue dans les journaux de l’époque.
En effet, quand sortent dans la presse les conclusions du tribunal, c’est l’avalanche de superlatifs. Ces deux filles, Pauline et Juliet, qui se sont réfugiées dans un univers à part et qui ont assassiné la mère de l’une d’entre elles, sont considérées comme des monstres, des folles ou encore des psychopathes calculatrices. Peter Jackson, Fran Walsh décident alors de se concentrer plutôt sur l’amitié de ces deux filles et d’essayer de comprendre comment elles en sont arrivées là, plutôt que de s’attarder longuement sur le meurtre ou le procès.

Pour confirmer leur vision, Jackson et Walsh ne se contentent pas de juste laisser leur imagination voguer sur ce qu’ils connaissent de cette affaire judiciaire. Au contraire, ils se mettent à documenter au maximum leur sujet : ils consultent tous les articles de presse de l’époque qui relatent le procès, mais entreprennent aussi un travail de recherche à l’échelle nationale. Le couple a tenté de retrouver un maximum de personnes ayant côtoyé les deux amies et a finalement retrouvé et interviewé dix-sept de leurs anciennes camarades de classe et professeur du lycée où elles étudiaient. Ils ont aussi recueilli des témoignages de voisins, d’amis de la famille, de collègues, de policiers, d’avocats ou de psychologues. Mais ce qui a fini par confirmer leur vision de l’histoire, c’est la lecture du journal intime de Pauline qui relate quotidiennement l’amitié avec Juliet et les événements marquants de leur relation. Jackson et Walsh découvrent alors deux jeunes femmes plutôt intelligentes, imaginatives, pleines d’humour et plus marginales que monstrueuses.

Afin d’aller au plus proche de la réalité, le film est tourné dans les endroits réels de l’histoire, dans la ville de Christchurch en Nouvelle-Zélande. Dans le même ordre d’idées, les passages du journal intime de Pauline sont lus en voix off tout au long du film. Enfin, le casting pour le rôle de Pauline est organisé dans les écoles néo-zélandaises afin de trouver une actrice qui soit assez talentueuse pour porter le rôle à l’écran mais aussi qui ressemble physiquement à son personnage.

Mais avant de découvrir celle qui interprètera Pauline, l’équipe du film avait déjà trouvé leur Juliet après un gros casting : Kate Winslet. Cette jeune actrice de 17 ans est une enfant de la balle : son père était acteur, ses grands-parents aussi et ses frères et sœurs le seront aussi. Et si Créatures célestes est son premier film pour le cinéma, elle a déjà une petite expérience de la télévision. A contrario, Melanie Lynskey, trouvée peu de temps avant le début du tournage, est une débutante. Cette différence va rendre la relation des deux actrices finalement assez proche de celle de Pauline et Juliet. Lynskey admire Winslet qui est, pour elle, déjà une actrice accomplie, et les deux jeunes femmes sont totalement imprégnées par leurs rôles, continuant même à interagir comme Pauline et Juliet après la fin de leurs scènes. Kate Winslet avouera plus tard qu’elle a eu beaucoup de mal à se détacher de son personnage et que ce rôle a été très formateur pour la suite de sa carrière.

Si le casting est un point important pour la réussite du film, il reste encore à Peter Jackson de trouver le moyen de rendre à l’écran toute la magie du monde imaginaire des deux personnages. Dans leur univers, appelé le Quatrième Monde, Pauline et Juliet ont imaginé le royaume de Borovnia où les codes de leur époque n’existent plus, où la religion chrétienne est remplacée par leur propre religion, où les articles sont célébrés. Pour l’illustrer, elles utilisent les mots et leur imagination mais aussi leurs dessins et les sculptures en pâte à modeler qu’elles fabriquent.

Pour y arriver, Jackson sait qu’il peut compter sur Weta Workshop, un studio d’effets spéciaux néo-zélandais créé par Richard Taylor et Tania Rodger, qui travaille en étroite collaboration avec Peter Jackson depuis Les Feebles en 1989 et pour Braindead en 1992. Mais pour Créatures célestes, le réalisateur a besoin d’effets numériques et crée alors, en collaboration avec Weta Workshop, Weta FX à partir de 1993. L’entreprise évolue à pas de géants et se sert du film comme carte de visite pour travailler, entre autres, sur des projets télévisés comme les séries Hercule ou Xena la Guerrière. Mais c’est le travail avec Peter Jackson sur Fantômes contre Fantômes, le film suivant du réalisateur, et ensuite sur la trilogie du Seigneur des anneaux, qui a fait de Weta FX, le studio de référence pour les effets numériques dans le monde entier.

Le film est alors prêt à sortir et le succès critique est vite au rendez-vous. Beaucoup saluent ce conte dramatique et onirique qui mélange habilement éléments fantastiques et ce meurtre violent. On commence à voir, en Peter Jackson, autre chose qu’un gugusse faisant des comédies horrifiques bas de plafond. Les deux jeunes actrices sont aussi mises en avant pour leurs performances dans le film. Par contre, commercialement, c’est plus difficile, mais c’est surtout dû à sa sortie confidentielle. Hors de Nouvelle-Zélande, il n’est pas distribué à grande échelle. Malgré tout, aux États-Unis, les quelques salles qui l’ont diffusé ont réalisé d’excellentes performances.
Le succès d’estime, Peter Jackson les recevra aussi dans les différents festivals et remises de prix. Avant d’arriver en 1996 dans nos contrées, le film a déjà été récompensé par presque tous les prix possibles aux New Zealand Film and Television Awards, même si son absence dans la catégorie meilleur film reste plutôt étrange. Mais le film a aussi été récompensé ailleurs dans le monde, remportant le Lion d’argent à la Mostra de Venise en 1994 et en étant nommé aux Oscars pour le scénario de Peter Jackson et Fran Walsh (la victoire ira à Pulp Fiction). Un dernier prix, plus modeste, a dû tout de même avoir une influence sur sa sortie française : en 1995, le film est montré au Festival International du Film Fantastique de Gérardmer où il remporte le Grand Prix.
Si le film est un peu oublié aujourd’hui de la filmographie de son réalisateur, il est important d’en parler, que ce soit pour son côté qualitatif (il reste intéressant à revoir aujourd’hui) mais aussi pour l’héritage qu’il a laissé !

On pense tout d’abord aux deux jeunes actrices qui ont fait une belle carrière par la suite. Si Melanie Lynskey est moins connue, elle n’a jamais arrêté de travailler que ce soit pour des seconds rôles au cinéma ou dans le cinéma indépendant, que pour la télévision où elle est entre autres connue pour son rôle dans Mon oncle Charlie. Mais la grande révélation, c’est bien sûr Kate Winslet. Trois ans après Créatures célestes, elle est choisie pour être le rôle principal féminin d’un film qui va chambouler la planète : Titanic de James Cameron, qui lui amènera la célébrité et lui permettra de lancer une foisonnante carrière.

Mais il faut aussi se dire que sans ce film, Peter Jackson serait peut-être un nerd qui tourne des comédie horrifiques potaches et n’aurait pas pu prouver à tout le monde qu’il est capable de mélanger fantastique et sentiments. Ce sera un des arguments pour lui proposer Le Seigneur des anneaux qui fera de lui un réalisateur mythique. Mais sans Créatures célestes, est-ce que Weta Workshop aurait créé sa petite sœur, Weta FX ? Et sans Weta FX, comment aurait été Le Seigneur des anneaux ? Mais aussi tous les plus gros films nécessitant des effets numériques par la suite comme King Kong, La Planète des singes, Le Monde de Narnia, Avatar, le Marvel Cinematic Universe, etc. ou encore des séries comme Game of Thrones ou The Last of Us.

Enfin, il y a eu une dernière conséquence de la sortie de ce film. En effet, en remettant en avant cette histoire tragique, les gens ont voulu savoir ce qu’étaient devenues les deux filles. Si à la fin du film, on précise qu’en raison de leur jeune âge, elles n’ont été condamnées qu’à 5 ans de prison, on ne précise pas la suite. La trace de Pauline a été retrouvée : après sa libération, elle est d’abord restée sous haute surveillance avant d’être autorisée à partir du pays. Elle est devenue une fervente catholique et a ouvert une école d’équitation pour enfants dans le Kent, en Angleterre. Selon sa sœur, elle a vécu toute sa vie avec de profonds remords et mène maintenant une vie recluse dans les Îles Orcades, en Ecosse. Mais le parcours le plus étonnant reste celui de Juliet. Après avoir été libérée, elle s’est aussi installée en Grande Bretagne et est devenue une romancière à succès. Mais le fait le plus étonnant, c’est que sous son pseudo, Anne Perry, la plupart des gens ne connaissait pas son passé. C’est la sortie du film et une enquête journalistique qui a suivi, qui ont permis de faire le rapprochement entre les deux personnes.
Anecdotes en vrac :

Créatures célestes n’est pas la première adaptation cinématographique de l’affaire Parker-Hulme. Un film français, Mais ne nous délivrez pas du mal de Joël Séria est sorti en 1971. Le film prend plutôt le parti de voir en ces deux jeunes filles, deux monstres qui vouent leur vie au mal.

Les Simpsons se sont inspirés du film et donc aussi de l’affaire Parker-Hume pour le neuvième épisode de leur vingtième saison. Lisa rencontre Juliette lors d’un cours d’art et elles créent un monde imaginaire pour s’éloigner de leur réalité.

Anna Winslet, la sœur aînée de Kate, a joué dans le téléfilm The Cater Street Hangman, une adaptation de la nouvelle éponyme de Anne Perry. Anne Perry étant le pseudonyme de Juliet Hulme, incarnée par Kate Winslet dans Créatures célestes.
À la fin du film, il est indiqué qu’une des conditions à leur libération est que les deux filles n’aient plus jamais de contacts. Mais le secrétaire à la Justice de l’époque conteste cette condition, disant qu’elle n’avait jamais existée et qu’elle aurait été impossible à appliquer. Leur emprisonnement dans des prisons distinctes et leurs libérations à des dates différentes, était la seule tentative pour les empêcher de se retrouver. Mais rien ne peut prouver que ça n’est jamais arrivé par la suite.

Comme dans chacun de ses films, Peter Jackson s’offre une apparition. Pour Créatures célestes, c’est dans la peau d’un vagabond, géné par les deux filles, qu’on le retrouve.


