Titre : Conversations entre amis
Auteur : Sally Rooney
Éditeur : Folio
Date de parution : 4 septembre 2025
Genre : Roman
Le titre du premier livre de Sally Rooney est un peu trompeur, ou plutôt sa traduction française l’est. « Friends » a été traduit par « amis », alors que le bouquin commence par la rencontre de Mélissa par Frances et Bobbi, trois femmes donc. Mélissa, photographe qui souhaite rendre un papier sur l’art poétique et l’éloquence des deux autres, apparaît comme le nœud à dénouer, à dévoiler et de macguffin. Un nœud complexe et mystérieux, un pétard mouillé aussi, qui par un mouvement étrange ne fera que mieux révéler son mari, Nick, acteur de profession.
À bien y réfléchir, on pourrait écrire que le titre est vraiment trompeur, l’original également, « Conversations with friends ». Frances et Bobbi ont été amantes, Frances développe une relation intime avec Nick, Mélissa n’est pas souvent montrée sous son meilleur jour. Il y a bien sûr d’autres amis (Philip, ami de fac de Frances), mais là encore, la question se pose : qu’est-ce qu’un ami ou une amie ? Peut-on développer une amitié avec une personne, une ex ou une amante actuelle, sans sentiment amoureux exacerbé, et que cette amitié perdure avec le temps ? Si Sally Rooney tient sans doute à pousser le développement de cette question, notamment autour de la sexualité, on se demande où sont passés la gentillesse et le soin qu’on espère vivre dans nos amitiés, peu importe comment on les conçoit.
Parce que c’est là qu’elle est très forte, Sally Rooney, dans la description si pas d’une génération, mais de jeunes gens (dans la vingtaine) qui utilisent le sarcasme et emploient l’art du cynisme pour ne pas se dire « je t’aime ». C’est assez remarquable entre Frances et Nick, l’art du passif-agressif (très agressif) de tester l’autre, de ne jamais se montrer en proie à de vrais sentiments, de retenir, de ne pas tout dévoiler au risque même de chercher à blesser la petite bête qui se cache, tirer le fil, trouver la faiblesse de l’autre et lui faire mal.
Se faire du mal, c’est aussi une spécialité dans les livres ou l’univers de Rooney. Que ce soit dans Normal People, Intermezzo ou ici, Conversations entre amis, il y a de la scarification, mentale et physique, des déchirures corporelles et psychiques. Frances se fait du mal, en particulier quand elle s’empêche de dire. Une tendance légèrement ennuyante, tellement on aurait envie de lui dire de déballer son sac au lieu de se gratter à s’en faire mal, mais c’est un trope qu’il faut accepter en lisant Sally Rooney. Je reste toutefois très dubitatif face à ce choix de toujours mettre en avant des hommes qui se ressemblent tous par leur auto-persuasion à se sentir agir comme le mal incarné, qu’ils n’apportent que souffrance sur cette terre, une sorte de larmoiement permanent agaçant et apathique.
Cela, c’est du Rooney, il faut le savoir, mais il faut aussi savoir que Conversations entre amis est bien meilleur qu’Intermezzo (et bien plus dans l’air du temps, contrairement à ce qu’indiquait la quatrième de couverture de son dernier livre), que l’autrice semble plus à l’aise à pénétrer l’esprit de jeunes femmes et à développer cette relation ambiguë, parfois à la limite du toxique, entre Frances et Bobbi (et les autres relations du même acabit qui se développent dans le livre, à croire que la relation saine n’existe pas ou ne fait pas un bon livre).
L’écrivaine irlandaise décrit à merveille le jeu de trouble pouvoir, de non-dits, de méchanceté dans lequel les deux filles sont embrigadées, mêlant amour, amitié, sexualité et politique, et qui nécessiterait une bonne remise à plat. La première partie (le livre est coupé en deux) est clairement la meilleure des deux, et ce jeu délicieux de drague sans conséquence, de questionnement distant puis de recherche de cette drogue corporelle que développent Frances et Nick est assez jouissif. Le climax culmine quand les 4 compères se retrouvent dans la même maison du Sud de la France et que Frances descend chaque nuit discrètement pour parler et baiser avec Nick, avec cette peur constante que quelqu’un (Mélissa) ouvre la porte. Les enjeux se transforment dans la seconde partie, quand la tension érotique disparaît et que le pot aux roses est découvert.
Conversations entre amis, c’est donc tout cela, porté par un style à la fois distant et profondément attachant. Le portrait de jeunes intellectuel·es artistes irlandais·es, qui nagent et se débattent avec les armes du sarcasme. Et tandis que les mots d’amour sont laissés sur le côté, la confiance en soi s’effrite, la souffrance se décharge sur son propre corps qu’on condamne ou sur celui des autres, ses amis et amies, qui prennent des coups en oubliant de fixer leurs limites et un cadre pour chercher à se sentir bien.
