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    Connemara, entre loyauté et infidélité, adapter un livre

    Adapter un livre au cinéma, c’est compliqué. Bien plus que commencer une critique de film, vous l’aurez remarqué. Mais surtout, les aficionados du bouquin auront, et c’est normal, toujours quelque chose à redire. Ce protagoniste est trop comme-ci, cette intrigue-là est escamotée, je m’imaginais pas du tout cette actrice pour le rôle, etc etc. Donc oui, faire tenir les 500 pages de Connemara en un film de deux heures, c’est chaud. Et on peut être sûr qu’il y aura des moments, des personnages, des intrigues passés sous silence ou mixés avec d’autres. Choisir c’est renoncer, et adapter, c’est faire beaucoup de choix. Donc l’un dans l’autre… Cependant, le plus dur ici était peut-être ailleurs. Pourtant, le pitch du livre, et donc du film, peut se faire succinctement : Hélène, cadre bourgeoise au mariage vacillant retourne dans ces Vosges natales et vit une liaison avec son crush de l’époque, Christophe, ancienne étoile montante du club de hockey sur glace, aujourd’hui papa quadragénaire divorcé un peu à la ramasse. Mais, ce que raconte véritablement le livre, c’est tout ce qu’il y a autour de cette histoire d’amour saugrenue.

    Au-delà de ses visées littéraires, Nicolas Mathieu, l’auteur de Connemara, poursuit un but, celui de partager sa vision de la sociologie. La sociologie est par essence l’étude des relations humaines, des phénomènes sociaux, en d’autres termes : l’étude des grands ensembles. Déjà qu’il est complexe de rendre compte des théories de sociologie en littérature, il est quasiment impossible de le faire pour un film sans passer par l’explicitation lourdingue. Et ce, pour deux raisons, le temps court sur lequel se déroule un long-métrage qui laisse peu d’espace pour montrer les règles qui régissent les dynamiques sociales et l’aspect peu visuelles de celles-ci, peinant donc à s’exprimer au sein d’un médium qui, lui, l’est éminemment. De manière plus pragmatique, on peut aussi reprocher aux théories sociologiques de n’être que très peu spectaculaires (puisqu’analysant les comportements systémiques), ne répondant alors pas vraiment aux attentes de l’industrie cinématographique. Tout ça pour dire, les écrits de Nicolas Mathieu parlent de sociologie, or la sociologie, ça ne fonctionne pas au Cinéma.

    Ainsi, comme il en est de l’adaptation de son roman précédent Leurs enfants après eux de Ludovic et Zoran Boukhermat, celle de Connemara par Alex Lutz se focalise sur l’intrigue en laissant derrière elle le discours. On pourrait même aller jusqu’à dire qu’elle prend le livre à contrepied en limitant la lutte des classes à l’opposition entre deux mondes, celui d’Hélène et celui de Christophe, là où Nicolas Mathieu décrit le corps social comme un continuum plaçant chacun.e à la fois comme prolo de l’un et privilégié.e de l’autre.

    L’autre donnée qui jure avec le livre éponyme, c’est la gestion des flashbacks. De par le sujet qu’aborde le film, on est en droit de s’attendre à nombre de flashbacks. Et pour cause, l’œuvre originelle en est pleine. Il y a même sans doute plus de narrations dans ces derniers que dans le temps du récit. En gros, on passe plus de temps à nous raconter le passé de nos personnages que leur présent. Présent qui ne se résume globalement qu’à leur histoire d’amour. Oui, Christophe doit gérer son retour sur les patins et son père qui perd la boule. Oui, Hélène doit s’occuper de ses filles et se faire une place au forceps dans le monde d’homme dans lequel elle travaille. Mais tout ou presque n’est là que pour créer des situations qui servent la romance. Et dans le film ? Quelques plans, subjectifs pour la plupart, pas de scènes, mais des souvenirs qui arrivent par bribes, par sursauts. Un traitement très intéressant d’un outil, le flashback, souvent kitsch et grossier. Cependant, ces trouées rétrospectives apportent tout son sens au livre, ancrant les personnages dans des dynamiques sociales, expliquant l’évolution de la société et comment l’une et l’autre s’y sont adaptés ou non. Alex Lutz a créé du sensoriel là où il y avait du sens.

    Toutefois, vouloir retrouver dans un film ce qu’on a aimé dans le livre dont il est adapté c’est chercher la texture du fruit dans un jus d’ananas. Globalement ça a le même gout, mais si tu voulais un fruit, fallait acheter un fruit. Donc on y trouve quoi dans ce film ? On y trouve des choses vachement réussies. Déjà, on en a parlé, une utilisation des flashbacks qui donne un élan de fraicheur à un outil tellement usé qu’il en a perdu sa couleur. Ensuite, l’histoire de cet amour entre deux personnes s’étant ratée parce que l’un brillait quand l’autre n’était qu’une ado lambda, et se retrouvant quand ladite ado lambda est devenue le symbole de la réussite et de la méritocratie made in France macroniste là où l’ancienne star de hockey n’est plus qu’un adulescent paumé, c’est super prenant. Parce que les protagonistes sont solides et entourés de personnages tout aussi solides, on y croit. Et parce qu’on sait que ça va être compliqué au regard des trajectoires de vie radicalement différentes, on est pris. On y retrouve de manière tout aussi réussie, un des thèmes principaux de Partir un jour, autre film avec Bastien Bouillon, autre film en région Grand Est, celui du retour à la maison après l’exode vers les grandes villes, ce retour où entrent en collision deux rythmes d’évolution bien différents.

    Enfin, chose sûrement la mieux rendue du film, le chaos. Tout parait arriver en même temps, tout se percute sans que ce choc ne donne de sens à grand-chose. Les personnages suivent plus qu’ils ne décident parce que tant que quelque chose tient, on le laisse tenir, parce qu’il faut s’occuper de ce qui ne tient plus ailleurs. Tout tombe si lentement qu’on a l’impression de tout pouvoir rattraper. Mais c’est oublier le caractère éphémère de l’équilibre. Il n’y pas que dans l’adaptation d’un livre en film que choisir c’est renoncer. Ce chaos est particulièrement prégnant dans le quotidien d’Hélène, qui n’est chez elle nulle part, dégoutée par une bourgeoisie arriviste et hypocrite qu’elle a pourtant embrassée, gênée par une simplicité confinant ici à la vulgarité et là au manque de gout de cette classe moyenne qu’elle redécouvre. Une prolo chez les bourgeois, une bourgeoise chez les prolos et autour d’elle, des rêves abîmés, des rêves adaptés, et une raison qui nous a fait remplacer la question « c’est quoi le mieux ? » par « c’est quoi le moins pire ? ». Et ça, pour le coup, c’est assez raccord avec le bouquin.

    Alan Santi
    Alan Santi
    Journaliste cinéma et théâtre / Responsable jeux de société

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    ConnemaraRéalisateur : Alex LutzGenre : DrameActeurs et actrices : Mélanie Thierry, Bastien Bouillon, Jacques GamblinNationalité : FranceDate de sortie : 17 septembre 2025 Adapter un livre au cinéma, c’est compliqué. Bien plus que commencer une critique de film, vous l’aurez remarqué. Mais surtout, les aficionados...Connemara, entre loyauté et infidélité, adapter un livre