More

    Caroline : peindre l’Amérique avec ses propres cartes de crédit

    Portrait d’une artiste au parcours transatlantique

    Caroline entame des études de communication visuelle à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles en 1991. Après deux années à Bruxelles, elle part terminer sa formation à Los Angeles. Ce qui l’attire au départ, ce n’est pas le côté bling-bling de la Californie, mais une image d’enfance : la plage, le soleil, l’esthétique colorée et enfantine que les États-Unis cultivent depuis toujours — boîtes de céréales flamboyantes, restaurants pensés pour séduire les enfants, motels avec piscine, gardés en mémoire depuis un premier voyage familial dans les années 1970.

    Et même si tout ne se passe pas comme prévu, elle va tirer de cette aventure l’inspiration pour son premier tableau.

    La naissance du premier tableau : la Statue de la Liberté en cartes découpées

    Nous sommes en 1993. L’homme avec qui Caroline vit possède de nombreuses cartes de crédit américaines, dans un système où une carte sert souvent à rembourser une autre. Enfermée seule à la maison pendant qu’il travaille, elle s’ennuie, se sent presque prisonnière de cette relation. Un jour, elle remarque ces cartes jetées à la poubelle et décide d’en faire quelque chose : elle les récupère, les découpe, et compose sa toute première œuvre — une Statue de la Liberté.

    Ce n’est qu’après coup qu’elle mesure la portée symbolique du geste. De retour en Belgique trois ans plus tard, son entourage l’encourage à poursuivre dans cette voie. Elle se met alors à collectionner systématiquement les cartes, mêlant l’imagerie enfantine et fantasmatique de l’Amérique à son revers le plus pécunier. Le médium s’impose de lui-même : les cartes de crédit deviennent le langage visuel idéal pour raconter le choc entre deux Amériques — celle des icônes joyeuses et celle, plus dure, de l’argent.

    La carte de crédit, symbole d’un système américain

    Au fil de ses œuvres, Caroline explore plusieurs facettes de la carte de crédit comme symbole. C’est d’abord l’image d’un système générateur de dette : une carte finance la suivante, dans un engrenage sans fin. C’est aussi, dit-elle, un mécanisme profondément infantilisant — on récompense le bon élève qui rembourse bien en lui offrant une carte supérieure, jusqu’à la Platinum, sans jamais évoquer la ligne de crédit qui se creuse entre chaque palier. Cette mécanique évoque pour elle l’univers de la philantropie à l’américaine, cette manière de se racheter une conduite — comme la fondation Ronald McDonald compensant des décennies de malbouffe.

    Un de ses tableaux illustre bien cette ambivalence : à partir d’un logo de céréales Froot Loops, elle y insère le portrait de Washington tiré d’un billet d’un dollar. Le geste n’a rien de rancunier, précise-t-elle, c’est simplement un constat : l’argent et l’imagerie enfantine américaine sont indissociables, l’un rendant l’autre plus « digeste ». On retrouve cette tension dans une toile inspirée de Norman Rockwell (en réalité de son professeur, JC Leyendecker), où un Père Noël au regard un peu vorace trône sur fond de boîte de céréales, ou encore dans son portrait de Ronald McDonald — photographié en Thaïlande dans une posture de prière presque suppliante — et dans sa toile Disney, où un petit personnage semble commenter, en retrait du château étincelant, tout l’argent englouti dans ce rêve.

    Finalement, la carte devient pour elle un révélateur social : sa couleur, son standing (une simple carte contre une Platinum) suffisent à situer quelqu’un dans l’échelle des valeurs américaine, alors que matériellement, ce n’est jamais que du plastique. Un moyen, aussi, de « conjurer le sort » : tout le monde ne devient pas millionnaire, mais chacun peut transformer ce symbole en autre chose.

    La couleur et le graphisme, entre séduction enfantine et fabrication du détail

    Le choix des couleurs et des graphismes n’est jamais anodin dans le travail de Caroline. Elle privilégie les cartes dont le graphisme est fort — motifs en noir et blanc mis en valeur par le relief de l’embossage, teintes vives héritées de l’imagerie enfantine américaine (céréales, dessins animés, personnages publicitaires des années 1950 à 1980, plus ronds et plus « mignons » que leurs équivalents actuels). Certaines pièces, plus grandes, sont conservées pour leur graphisme ; d’autres, plus petites, permettent de construire des zones de relief et de dynamique dans la composition, jusqu’à laisser volontairement des bords irréguliers sur certaines toiles.

    Le travail est minutieux : environ trente-cinq heures sont nécessaires pour compléter une composition au format A4, chaque fragment de carte trouvant sa place comme dans une mosaïque, sans qu’aucun espace ne soit comblé autrement. Certaines cartes ont une valeur sentimentale, données par des proches aujourd’hui décédés, et dont elle garde le prénom visible. Sa signature elle-même, une petite goutte de cire ressemblant à un chewing-gum, symbole Pop Art.

    L’avenir de la carte de crédit : vers la disparition d’un symbole

    Trente ans après ses débuts, Caroline constate que le modèle qu’elle dénonce reste étonnamment actuel — mais sa matérialité, elle, est en train de disparaître. Lors de ses voyages récents aux États-Unis, elle observe que les paiements se font désormais presque exclusivement par téléphone. La carte de crédit, dit-elle, est en passe de devenir une relique, comme l’argent liquide et les pièces, déjà largement associés à la pauvreté ou à la marginalité plutôt qu’à un usage courant.

    Cette évolution interroge directement sa pratique : comment continuer à peindre avec un médium appelé à disparaître ? Elle y voit aussi un basculement plus large vers l’immatériel, dans un monde où l’intelligence artificielle peut désormais fabriquer des images sans aucune matière première. Face à cela, elle défend la valeur de l’imperfection — les bosses, les reliefs, les irrégularités de ses mosaïques de cartes — comme ce que la production numérique, trop lisse, aura peut-être encore du mal à recréer. En attendant cette bascule complète, elle continue de nourrir son travail de nouvelles icônes contemporaines, glanées lors de ses voyages, entre nostalgie des figures publicitaires de son enfance et regard critique sur les icônes d’aujourd’hui.

    Vincent Penninckx
    Vincent Penninckx
    Responsable BD

    Derniers Articles