Titre : Captive
Auteur.ice : Margaret Atwood
Edition : 10/18
Date de parution : 6 novembre 2025
Genre du livre : Roman
Captive est un roman inspiré d’une histoire vraie. Il s’inspire d’un fait divers, le procès de Grace Marks, jeune domestique condamnée pour complicité de meurtre au XIXᵉ siècle. Mais derrière l’énigme criminelle, Margaret Atwood déploie surtout une réflexion vertigineuse sur la folie, le regard social et la manière dont les femmes ont longtemps été contraintes. Un roman où rien n’est simple, où personne n’est totalement innocent, et où la violence des actes renvoie avant tout à la violence d’un système.
L’ouvrage s’ouvre sur le personnage de Grace, accusée d’avoir participé au meurtre de son ancien employeur et de sa gouvernante. Son complice a été pendu et elle, a échappé de peu à la peine de mort, sa condamnation étant commuée en prison à perpétuité. Des années plus tard, le docteur Jordan est chargé d’évaluer son état mental afin de déterminer si elle peut bénéficier d’une libération. Grace est présentée comme atteinte de troubles psychiques, une « folle » au sens où l’entend la société de l’époque : diabolisée, soupçonnée d’être démoniaque, assimilée à une sorcière. À travers ses souvenirs, elle évoque notamment Mary Whitney, une jeune domestique morte après un avortement clandestin, enceinte d’un enfant batard. Le roman fait émerger un monde où la responsabilité de la sexualité, de la grossesse et de la faute repose presque exclusivement sur les femmes, tandis que les hommes demeurent largement intouchables.
Être née femme
Ce qui frappe dans Captive, c’est que la folie n’y apparaît jamais comme un simple état clinique, mais comme une construction sociale. La véritable prison des femmes n’a pas seulement été faite de murs : elle a été mentale. Un système bâti pour les maintenir en état d’infériorité, mais aussi entretenu par les femmes elles-mêmes, qui se jugent, s’accusent et se mettent en concurrence entre elles, souvent pour obtenir la validation masculine. Les personnages du roman ne sont pas beaux, au sens moral du terme. Il n’y a pas d’archétype clair de victime et de bourreau. Chacun porte sa part de perversité, chacun participe à sa manière à un écosystème malade. Le docteur Jordan, loin d’être un modèle de vertu, est animé de désirs ambigus, parfois teintés de répulsion. Il fantasme sur Grace, entretient une relation trouble avec sa logeuse, puis s’éclipse sans jamais être inquiété, laissant derrière lui des femmes brisées. La différence de traitement est frappante : quand la perversité est portée par une femme, la condamnation est implacable ; lorsqu’elle est portée par un homme, elle est excusée, effacée, ou simplement ignorée.
Là où l’autrice se distingue c’est qu’elle ne désigne jamais frontalement des coupables : elle démontre par la preuve, l’exemple, le fait divers. Elle donne à voir, par strates successives, comment un monde qui écrase les émotions, les enferme sous des couches de normes, de jugements et de stéréotypes, finit par produire de la violence. Dans cette perspective, le crime n’est pas seulement une transgression individuelle, mais le symptôme d’une société elle-même profondément dysfonctionnelle. Pour une lectrice du XXIᵉ siècle, cette lecture provoque un vertige : celui de mesurer à quel point les libertés actuelles ont été durement, douloureusement arrachées. A quel point, être femme est encore le fruit d’une lutte, d’une quête d’émancipation et au combien il est encore et toujours important de ne pas prendre les évolutions du siècle précédent pour acquis.
