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    CAP Mons : le communisme est-il soluble dans l’art belge du XXe siècle ?

    L’exposition Regards Pluriels. L’art belge et l’utopie communiste au XXe siècle au CAP à Mons part de l’idée que les artistes sont aussi des citoyens, insérés dans les débats politiques et sociaux de leur temps. Elle montre comment des artistes belges, entre engagement, sympathie critique et distance poétique, ont donné forme à l’utopie communiste sans jamais la réduire à une esthétique unique.

    L’art et le communisme entretiennent un lien complexe. Plus largement, l’esthétique a été importante dans ce mouvement parce qu’elle a servi à la fois de langage politique, d’outil de mobilisation et de forme d’identité collective. Dans sa version militante, elle passe par les affiches, les tracts, les journaux, les caricatures et les slogans, conçus pour rendre le message immédiatement lisible et émotionnellement efficace.

    Dans les expériences soviétiques comme dans d’autres contextes, l’art a aussi été pensé comme un moyen de transformer la société et non comme une activité autonome. Ceci explique pourquoi certains artistes communistes ont cherché un équilibre entre engagement idéologique et invention formelle, tandis que d’autres ont été absorbés par la propagande officielle, notamment avec le réalisme socialiste (URSS des années 1930).

    Mais cette instrumentalisation crée des fractures, comme avec les avant-gardes (surréalisme, abstraction) accusées de formalisme bourgeois. Aujourd’hui, l’exposition Regards Pluriels. L’art belge et l’utopie communiste au XXe siècle montre la diversité belge des formes et des engagements qui ont traversé le siècle : au travers de 160 œuvres présentées, plus de 60 artistes oscillent entre adhésion fervente, sympathie ironique et distance poétique, voire mélancolique, sans style uniformisé.

    L’un des mérites de cette exposition réside, en effet, dans le fait de montrer qu’il n’existe pas un art communiste unique mais une pluralité de démarches confrontées à une même utopie et à ses contradictions. Les grandes figures et symboliques révolutionnaires constituent le préambule d’un parcours chronologique et thématique qui s’étend des années 1920, la naissance du Parti Communiste de Belgique (PCB), jusqu’à la fin du XXe siècle (après la chute du mur de Berlin), avec notamment le rouge devenu la couleur des luttes sociales.

    Le ton est donné par Futuriste taillé dans un drapeau (1987) de Jan Vanriet et Maiakovski, Rodtchenko (1987) de Jacques Aron qui soulignent les images contrastées qui subsistent de Maïakovski, incarnation d’une œuvre révolutionnaire condamnée par la révolution elle-même. C’est d’ailleurs le Red Majakovski 1923 (1985) de Jan Vanriet qui est utilisé comme visuel pour l’affiche et le catalogue de l’événement. En contrepoint, l’ironie se manifeste, notamment, au travers du Maryline (1995) de Roberto Ollivero qui place l’icône du cinéma hollywoodien au sommet d’un sigle marteau/faucille péniblement porté par un travailleur. Le Vladimir Illich Oulianov avec le nez rouge (2002) de Raymond Minnen peut lui être interprété de différentes façons : sous l’angle politique ou parce qu’il fait froid ou parce qu’il a trop bu.

    Jan Vanriet, Red Majakovski 1923
    Jan Vanriet, Red Majakovski 1923, 1985, Huile sur toile, 149 x 192 cm, photo Dominique Provost, © SABAM Belgium, 2026, Collection Jan Vanriet & Semafoor.

    L’exposition entre véritablement dans le vif du sujet avec une salle entièrement consacrée à Frans Masereel (1889-1972). Ce graveur, peintre et illustrateur gantois, considéré comme le précurseur du roman graphique, incarne parfaitement cette adhésion à géométrie variable des artistes belges à l’idéologie communiste. Convaincu de « se servir de l’art comme instrument de combat » pour dénoncer les injustices qui frappent les travailleurs, il restera tout au long de sa vie un fervent défenseur de l’utopie marxiste sans jamais accepter de prendre la carte du parti. Les gravures et dessins largement diffusés dans la presse progressiste témoignent de son engagement tant dans la lutte antifasciste que dans les combats sociaux.

    Frans Masereel, Au bureau, 1924
    Frans Masereel, Au bureau, 1924, encre de Chine sur papier, 49,5 x 64,2 cm., photo Bernard Babette – Dries Van den Brande, © SABAM Belgium, 2026, Collection privée.

    On trouve ainsi des gravures qui illustrent le monde du travail, une série Voyages au pays des Soviets datant de 1935/1936, une autre Voyage en terre maoïste de 1958 et une série de « bois » (supports pour la gravure) pour illustrer une édition de Pierre Vorms de L’Internationale. Plus loin dans le parcours, figure une huile sur toile Manifestation à Bruxelles datant de 1961, l’époque des grandes grèves en opposition à l’adoption de la Loi unique, vaste programme d’austérité adopté sous le gouvernement Gaston Eyskens (et rebaptisé à l’époque « Loi inique » par les contestataires).

    Autre exemple très parlant de la distance qu’il peut y avoir entre l’adhésion et l’expression, le groupe Nervia, fondé à l’instigation de l’assureur Léon Eeckman et des peintres Anto Carte et Louis Buisseret en 1928, est représenté ici par les peintres Léon Navez, Léon Devos et Frans Depooter, notamment. Ils proposent une peinture intimiste dans laquelle ne transparaît aucune expression claire d’engagement politique pourtant cet engagement restera réel même après la dissolution du groupe à l’entame de la guerre. Ainsi, par exemple, Léon Navez organise des réunions dans son atelier dont celle qui débouchera sur la rédaction du faux « Soir » tandis que d’autres participent à des activités de résistance.

    Épinglons encore le cas Magritte (1898-1967) qui revêt un caractère plus conflictuel. Il réalise, en 1936, une lithographie intitulée Le vrai visage de Rex. On y voit Léon Degrelle se mirer dans un miroir qui fait apparaître le faciès d’Hitler. René Magritte adhère au PCB en 1945 et manifeste sa sympathie pour la République espagnole par le don du tableau In memoriam Mack Sennett (1934) pour soutenir les volontaires belges de retour du Front. Le peintre surréaliste pose de la sorte un geste militant et, dans le même temps, il critique la manière dont le Parti Communiste pense l’art et surtout la manière dont un certain nombre d’artistes communistes détestent le surréalisme.

    Regards Pluriels. L'art belge et l'utopie communiste au XXe siècle
    © BE CULTURE

    Au final, l’exposition évite l’écueil d’un discours illustratif sur « l’art communiste » pour privilégier une approche complexe, attentive aux nuances d’adhésion, de sympathie, de distance ou de doute. Richement documentée et étayée par de nombreuses archives, elle a bénéficié de la collaboration de centres scientifiques de l’ULB et du Centre des archives communistes de Belgique. Attestant que l’art belge du XXe siècle ne peut être lu à travers une seule grille politique ou stylistique, cette exposition, qui retisse le lien entre l’art et la société, éclaire une histoire d’engagements, de circulations et de tensions, tout en rappelant que l’utopie communiste a aussi été un moteur d’invention formelle et de questionnement critique.

    (ndlr : le titre de l’article fait référence à l’ouvrage Le communisme est-il soluble dans l’alcool ?, un livre d’Antoine et Philippe Meyer (1978) qui compile des blagues de l’époque communiste, seules possibilités de communication critique sous l’ère soviétique.)

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