
Au pied des montagnes
Texte : Gwendoline Gauthier, Sarah Hebborn
Dessin : Fanny Dreyer
Éditeur : Versant Sud
Date de parution : 7 novembre 2025
Genre : Album jeunesse
Dans Au pied des montagnes, Kuzma vit une enfance heureuse avec sa maman solo et ses potes d’immeuble et de classe. Du haut de leur tour d’habitation, elles peuvent observer les animaux au loin dans la forêt. Sauf que le Boucher a décidé que c’en était de trop, qu’il fallait maintenant diviser la population. Les triangles seront rejetés, montrés du doigt. Des coups de fusil se font entendre. L’heure de la fuite est venue, la maman de Kuzma lui somme de courir et de ne pas se retourner. C’est l’heure pour la petite de continuer son chemin avec sa sœur imaginaire.
Cet album jeunesse pour les enfants à partir de 6 ans (mais à conseiller plutôt aux 8-9 ans) aborde plusieurs thématiques : la montée du fascisme et de l’intolérance, la découverte de soi, la puissance de l’imaginaire et des « amies sœurs », le deuil, l’acceptation de la perte et le renouveau. Les autrices nous prennent par la main, comme Adna, cette grande fille née de l’imagination de Kuzma pour l’aider à survivre, seule à travers les chemins sinueux de la résistance.
Sarah Hebborn et Gwendoline Gauthier sont les créatrices derrière la pièce de théâtre d’ombre qui a été adaptée et éditée ici par Versant Sud. Le côté vivant du spectacle se retrouve très fort dans les mots, dans ce long album de plus de 100 pages, qui est très écrit. Le graphisme change et se fait plus gras à certains moments. L’espacement des mots a été réfléchi. Au pied de la montagne est bien la version album de jeunesse de la pièce. On a cependant toujours l’impression d’entendre les comédiennes nous parler, comme Adna à sa sœur, tant le phrasé a été travaillé pour être agréable aussi bien à la lecture que si on fermait les yeux et que quelqu’un décidait de nous lire l’histoire.
Fanny Dreyer se charge des illustrations et semble situer ce monde du côté de l’Europe de l’Est, de l’ex-Yougoslavie ou de l’URSS. Le Boucher, les habits traditionnels, les manières d’être ou les triangles sur la tête donnent des indications sans pour autant insister. Au pied des montagnes est un conte universel sur l’éviction d’un peuple suite à des décisions arbitraires – en particulier celle de lui enlever tous les droits. Cette affaire proprement humaine (aucune espèce animale ne se comporterait ainsi) est tristement répandue sur tout le globe.
Les illustrations permettent à la fois d’imposer une sorte de cadre, tout en nous plongeant très vite dans les principes du conte et ses dérives fictionnelles. Très imagées et jouant avec les formes géographiques, laissant toute leur place aux mots, les vignettes font la part belle à Kuzma et à ses compagnons d’infortune, tandis que l’espace (blanc) tout autour laisse libre court à notre imagination, quand il n’est pas représenté par des touffes d’herbe ou des plantes – qui ont d’ailleurs leur importance dans la nourriture journalière de la gamine.
Au pied des montagnes est donc un très bel album. Bien que long (au niveau du nombre de pages), il se lit d’une traite, traitant de manière émouvante et distancée à la fois (par le biais du conte) de la guerre, de l’intolérance, et des enfants qui se construisent à travers elle. Un peu comme une version revisitée du film La vie est belle de Roberto Benigni, où les pierres deviennent montagnes par faute d’inaction, mais où la rédemption et la seconde chance peuvent toujours advenir sous le rire des enfants. Une version sonore (réalisé aussi avec Thomas Turine) explore la même histoire et joue parfaitement avec les codes pleins de fraîcheur et de justesse de ce nouvel univers, prouvant par A + B que Sarah Hebborn et Gwendoline Gauthier sont des artistes complètes et multitâches.
