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    Au Louvre-Lens, Nazanin Pouyandeh réécrit l’Orientalisme

    Peindre après des siècles d’images du féminin suppose de composer avec un héritage encombrant. C’est précisément ce que fait Nazanin Pouyandeh : puiser dans l’histoire de l’art mondiale pour en déplacer les codes, sans jamais renoncer à la puissance de la figuration. Son tableau Lucrèce, exposé au Louvre-Lens, en offre une démonstration brillante.

    Chez Nazanin Pouyandeh, la peinture commence souvent comme une promesse de plaisir visuel — une étoffe, une chair, une pose, une lumière — avant de se transformer en terrain d’instabilité. C’est là que son travail devient passionnant : il attire d’abord le regard pour mieux le faire douter. Invitée dans Par-delà les Mille et Une Nuits au Louvre-Lens, l’artiste franco-iranienne ne vient pas simplement “dialoguer” avec l’histoire de l’art ; elle la traverse, la dérange et la remet en circulation.

    Une peintre du trouble et de l’impact

    Formée aux Beaux-Arts de Paris, Nazanin Pouyandeh appartient à cette génération de peintres qui ont remis la figuration au centre sans jamais la rabattre sur une simple démonstration technique. Son maître, le peintre et sculpteur néerlandais Pat Andrea, a laissé une empreinte décisive dans sa manière d’assumer une peinture incarnée, narrative, traversée de tensions psychiques.

    Son travail est souvent rapproché du Sous-réalisme (Under Realism), un courant du XXIe siècle fondé sur des procédés figuratifs et sur une volonté d’impact visuel immédiat. L’idée n’est pas seulement de représenter, mais de provoquer une réaction. Et c’est exactement ce que fait Nazanin : ses tableaux frappent d’abord par leur sensualité et leur lisibilité, avant de glisser vers quelque chose de plus trouble.

    NAZANIN POUYANDEH, Shunga V
    NAZANIN POUYANDEH, Shunga V, 2025
    Huile sur toile | 130 × 162 cm | Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York | Photo © François Séjourné

    Mais ce qui la distingue, c’est l’ampleur du réservoir visuel dans lequel elle puise. Elle ne se limite ni à la peinture occidentale ni à un seul horizon culturel. Son travail circule dans une géographie beaucoup plus vaste : peinture européenne, miniatures persanes, iconographies populaires, motifs décoratifs, mais aussi imageries venues d’autres traditions visuelles. Sa série Sous l’étoffe du monde, présentée en 2025 à Bruxelles, s’inspire ainsi des shunga japonais, tandis que certaines œuvres produites après son exposition au Bénin en 2017 dialoguent avec les arts populaires béninois et des artistes comme Niko, Tokoudagba ou Zinkpè.

    Chez elle, la peinture n’est pas un panthéon, mais un terrain d’usage. Elle le dit clairement :

    Mais cet héritage n’est pas figé. Il est activé, déplacé, recomposé. Sa peinture fonctionne comme un montage, un espace où différentes mémoires visuelles coexistent et se contaminent.

    La place du corps féminin est centrale dans ce dispositif. Nus ou à demi nus, les corps qu’elle peint ne relèvent jamais d’un simple registre érotique. Ils sont des surfaces de tension, des lieux de conscience. Une œuvre récente, publiée sur son compte Instagram, le montre de manière explicite : un autoportrait topless, face à un miroir, avec une image enchâssée dans le torse. Ce tableau, non exposé au Louvre-Lens, éclaire pourtant sa démarche : le corps féminin y devient un espace de projection, de dédoublement et d’affirmation.

    Lucrèce, ou le retour d’un motif piégé

    Le tableau Lucrèce présenté dans l’exposition condense cette méthode. Le sujet est classique : une figure féminine issue de l’histoire romaine, abondamment représentée dans la peinture occidentale. Mais Nazanin ne cherche pas à illustrer le mythe ; elle en interroge les images.

    Sa Lucrèce montre une femme allongée sur une méridienne, dans une pose qui évoque immédiatement les codes du nu classique. Le tissu glisse, la chair apparaît, l’espace est feutré. Mais derrière elle, plusieurs tableaux accrochés au mur introduisent une autre lecture : autant de rappels de la manière dont les femmes ont été représentées à travers l’histoire.

    Brune en Lucrèce, Nazanin Pouyandeh, Louvre-Lens
    Nazanin Pouyandeh, Brune en Lucrèce, 2024 – Huile sur toile – Fondation Francès
    © ADAGP – Paris, 2025 © François Séjourné

    Le tableau devient alors une mise en abyme. Une image dans les images.

    Nazanin ne peint pas Lucrèce comme un personnage isolé, mais comme une figure prise dans un réseau de représentations. Le passé n’est pas derrière elle : il est avec elle, autour d’elle, inscrit dans l’image.

    Elle l’explique elle-même :

    C’est précisément cette tension qui structure le tableau. La sensualité est évidente, mais elle n’est jamais confortable. Elle est traversée par une inquiétude. Le regard ne peut pas se stabiliser.

    La femme peinte ici n’est ni une odalisque passive, ni une simple héroïne tragique. Elle semble consciente d’être regardée, consciente d’appartenir à une histoire d’images qui la dépasse. Lucrèce devient ainsi une peinture sur la fabrication du féminin : sur ce que signifie apparaître dans un espace déjà saturé de représentations.

    Une présence décisive au Louvre-Lens

    C’est pour cela que la présence de Nazanin Pouyandeh dans Par-delà les Mille et Une Nuits est si pertinente. L’exposition ne se contente pas de montrer des œuvres orientalistes ; elle interroge la manière dont les images se construisent, circulent et persistent.

    Dans ce cadre, Nazanin ne vient pas corriger le passé. Elle le travaille.

    Là où certaines images ont produit des figures féminines silencieuses, disponibles, décoratives, elle réintroduit de la complexité, de la présence et de l’opacité. Elle ne supprime pas la sensualité ; elle la reprend, elle la déplace.

    Elle le revendique d’ailleurs clairement : « Les femmes que je peins sont libres, nues, maîtresses de leur destin, puissantes, désobéissantes. »

    Cette phrase éclaire tout son travail. Chez elle, la nudité n’est pas un abandon, mais une position. Une manière d’exister dans l’image sans s’y dissoudre.

    Sa présence rappelle enfin une chose essentielle : les images du passé ne disparaissent jamais vraiment. Elles continuent de circuler, de structurer les regards. Mais elles peuvent être rejouées.

    Avec Lucrèce, Nazanin Pouyandeh montre précisément cela : qu’il est encore possible de peindre dans l’histoire de l’art sans s’y soumettre, de reprendre ses motifs sans les reproduire, et de transformer une image héritée en espace de liberté.

    POUYANDEH, Autoportrait au masque et miroir II
    NAZANIN POUYANDEH, Autoportrait au masque et miroir II, 2025
    Huile sur toile | 65 × 54 cm | Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York

    L’exposition Par-delà les Mille et Une Nuits. Histoires des orientalismes au Louvre-Lens jusqu’au 20 juillet 2026 : https://www.louvrelens.fr/exhibition/par-dela-les-mille-et-une-nuits-histoires-des-orientalismes/

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