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    À iMAL, « La Société Automatique » interroge le lien entre humain et technologie

    À l’heure où l’intelligence artificielle s’immisce intimement dans nos vies privées et professionnelles, l’exposition « La Société Automatique » de Félix Luque Sánchez à iMAL fait écho à nos questionnements et nos relations si complexes avec les nouvelles technologies.

    Depuis plus de 25 ans, iMAL conjugue art, expérimentation et médiation pour décrypter les technologies numériques et leurs impacts sur l’Homme et la société, tout en imaginant de nouveaux futurs. À l’occasion d’EUROPALIA ESPAÑA, et en co-production avec la Fédération Wallonie-Bruxelles et LABoral Centro de Arte (son homologue à Gijón en Espagne), le Centre d’art accueille « La Société Automatique », dont le nom est tiré d’une conférence du philosophe Bernard Stiegler sur la manière dont l’automatisation bouleverse nos habitudes et notre avenir.

    Avec ses huit nouvelles créations, Félix Luque Sánchez, artiste plasticien, en collaboration avec Vincent Evrard, Damien Gernay et Íñigo Bilbao Lopategui, apporte un regard interrogateur sur ce qui se joue au-delà de nos écrans et de nos machines.

    Quand la réalité nous échappe

    L’exposition débute à l’accueil du bâtiment. Là, dans l’entrée cathédrale d’iMAL, il faut lever les yeux pour apercevoir trois premiers écrans. Sur chacun d’eux, une vidéo tourne en boucle et montre le visage d’un travailleur. La lassitude et le désespoir se lisent dans leur regard et sur leurs traits. Quelques indices visuels laissent à penser qu’il s’agit d’ouvriers ou de travailleurs à la chaîne, mais en s’attardant davantage sur les images, un trouble s’installe. Qui sont-ils vraiment ?

    Plus loin, Perpétuité II prend place dans un décor de laboratoire, aseptisé. De longs rideaux fluides et immaculés entourent la scène et contrastent avec la sombre rigidité d’un robot en marche, au centre. Entouré de sculptures représentant des têtes d’hommes, la machine s’exécute, dans un bruit métallique, et sans s’arrêter. Des pilules multicolores sont déplacées sur la table d’un endroit à un autre, minutieusement, comme pour répondre à une mission précise et vitale dont on ignore tout. Ces médicaments manipulés par la machine font écho à ceux représentés sur les photographies au mur, avec leurs abréviations : TL, LZ… autant de psychotropes données aux Hommes pour mieux supporter l’existence. L’artiste hispano-belge met ainsi en évidence l’inépuisable puissance du robot face aux limites de l’être humain ; il pose la question de notre rapport à la performance mais aussi du sens que l’on donne au travail et à l’existence.

    L’automatisation, au-delà de sa dimension technique et de ses algorithmes, dévoile aussi la création de nouveaux rituels. Dans le film en traveling d’une adolescente scrollant sur TikTok, Flora, l’alternance infinie des musiques et son regard scannant frénétiquement l’écran font écho aux mouvements saccadés du robot à l’œuvre quelques mètres plus loin.

    Et c’est là toute la force de l’exposition, en lien avec la volonté de l’artiste : chaque création se répond et donne une nouvelle perspective au sujet. D’ailleurs, l’œuvre triptyque marquée par la performance de l’artiste Mercedes Dassy, nous emmène dans les coulisses d’une captation vidéo et semble étroitement liée au regard de Flora sur son smartphone. Le visiteur devient spectateur, puis acteur et réalisateur, et prend conscience de ce qui se déroule derrière les images diffusées. Se réapproprier un espace et des outils numériques devient un moyen de lutter, sans pour autant jamais accéder pleinement à la vérité.

    Poser des questions et reprendre la main

    Une des ambitions d’iMAL, avec ses espaces FabLab, et de Félix Luque Sánchez à travers « La Société Automatique » est d’amener le public à reprendre la main sur des technologies qui semblent nous échapper, mais qui façonnent de plus en plus notre manière de vivre.  

    Au coeur de l’exposition, des photographies sans légende montrent des adolescents œuvrant dans un atelier. Là encore, les clichés sèment le doute : sont-ils vraiment en train de travailler ? quel âge ont-ils ? que font-ils ? L’artiste a en effet mené plusieurs ateliers auprès d’élèves techniciens du Lycée Émulation dieppoise à Dieppe. Ces derniers ont conçu une sculpture basée sur le design d’un profilé en aluminium, bien connu du secteur automobile notamment, le T-slot. En amplifiant l’échelle de ces petits artefacts de l’automatisation industrielle, des bancs et des œuvres murales issues de tranches de la conception ont été créés et sont également exposés. Le tout reflète la croisée entre art, technologie et savoir-faire, où les jeunes générations reprennent un certain pouvoir sur ce qui est imaginé, produit, généré.

    La société automatique

    Mise en musique par Le Motel & Ben Bertrand, l’exposition invite à la réflexion et séduit par la diversité des médias utilisés, de la photographie au cinéma en passant par la performance et la sculpture. Il n’est pas question de guider ou de basculer dans l’endoctrinement : chaque création demande quelques minutes de contemplation et d’analyse pour saisir toutes ses nuances et tirer ses propres conclusions.

    Dans un monde où tout s’accélère et où tout doit trouver une réponse rapidement, en un scroll ou une question envoyée à un chatbot, cette exploration quasi introspective parvient à recentrer l’attention, tout en ouvrant des débats sociétaux essentiels.  

    Mélanie Lecoeuvre
    Mélanie Lecoeuvre
    Responsable arts

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