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    À Bozar, l’expo Bellezza e Brutezza explore le culte de l’image à la Renaissance

    Le culte de l’image n’est pas né avec les réseaux sociaux et les filtres Instagram, il trouve des origines bien plus anciennes, à la Renaissance. Du 20 février au 14 juin 2026, Bozar nous invite à explorer d’autres diktats avec Bellezza e Brutezza. Une exposition unique, riche de prêts internationaux rares, où beauté et laideur se marient et deviennent inséparables.

    Qu’est-ce que le beau ? Dans notre époque actuelle, les réponses à cette question universelle catalysent réflexions philosophiques, politiques, sociétales et pas mal de tensions. La recherche de la beauté, si ce n’est de la perfection, est au coeur de notre société numérisée, où l’image est omniprésente et l’apparence des individus scrutée. Avec son approche comparative, Bellezza e Brutezza s’inscrit dans un programme pluridisciplinaire sur la perception de la beauté. Elle explore la manière dont les artistes européens et italiens représentaient le beau et moquaient son pendant, de la fin du 15ème siècle jusqu’à la fin du 16ème siècle.

    Miroir, miroir, qui est la plus belle ?

    Dans l’Antiquité canonique, les artistes recherchaient l’idéal dans leurs œuvres. La laideur se définissait alors uniquement en opposition à la proportion et à l’équilibre. Cette vision a largement inspiré l’activité artistique de la Renaissance italienne et du nord. Dès les premières salles, l’exposition fait cohabiter ces deux époques et Vénus y a évidemment toute sa place. La Vénus pudique accueille les visiteurs, tandis que deux autres de ses représentations se confrontent ; la Vénus plutôt naturelle de Lorenzo di Credi (vers 1490-1494), et la Vénus sculpturale de Gossaert (c. 1521). Plus loin, on retrouve le Portrait allégorique d’une femme signé Botticelli (v. 1475-90), qui présenterait Simonetta Vespucci, jeune noble considérée comme une des plus belles femmes de Florence à l’époque et muse du peintre. C’est elle qui lui aurait également inspiré le célèbre tableau La naissance de Vénus (1485-1486). À mi-chemin, les visiteurs découvrent une autre inspiration majeure, Les Trois Grâces, déesses du charme, de la beauté et de la créativité. Pour l’exposition, l’œuvre anonyme datée du IIe siècle après J-C a été exceptionnellement prêtée par le Vatican.

     Sandro Botticelli
Allegorical Portrait of a Woman (possibly Simonetta Vespucci)
    Sandro Botticelli
    Allegorical Portrait of a Woman (possibly Simonetta Vespucci), 1475-90
    Private collection

    Pour Chiara Rabbi Bernard, commissaire de l’exposition, la Renaissance est une période décisive dans le culte de l’image. Bellezza e Brutezza illustre les différentes représentations de la beauté, qui cohabitent même dans un seul pays, notamment avec les portraits de courtisanes. En Italie, du côté des Vénitiens Titien ou Caliari, la beauté est charnelle tandis que les Florentins présentent des portraits plus froids et aristocratiques comme Luini et son Portrait de femme (1520-1525), issu de la collection du National Gallery of Art de Washington.

    La Renaissance voit également apparaître une confrontation entre beauté et réalisme comme avec le Portrait de femme au manteau vert de Pâris Bordon (1550). L’œuvre joue avec les contrastes et les apparences ; le visage pâle et la poitrine dénudée sont dominés par une imposante étoffe luxueuse, ce qui crée un doute sur la condition sociale de l’intéressée. Elle évoque dans le même temps la construction sociale de la beauté.  

    On ne naît pas beau, on le devient 

    Quand il s’agit de répondre à des diktats, l’utilisation d’artifices devient indispensable. Au 16ème siècle, l’art de la cosmétique se répand de plus en plus pour avoir à tout prix la peau et les dents blanches et des lèvres et joues rouges. Les recettes de beauté se multipliaient pour parvenir à cet idéal. Mais les mélanges souvent toxiques, à base d’arsenic, de dérivés de plomb ou encore de sulfure de mercure, entraînaient par la même occasion des dommages physiques, allant jusqu’à la perte de dents ou le craquellement de la peau. Des effets collatéraux gommés par les artistes ; le Portrait présumé de Gabrielle d’Estrées et de sa sœur, la duchesse de Villars de l’Ecole de Fontainebleau présente ainsi deux femmes à la peau immaculée, avec en arrière-plan des servantes à la peau brune. Les premières sont considérées comme égéries de beauté mais cachent probablement une tout autre réalité.

    François Clouet, Dame au bain
    François Clouet, Dame au bain, vers 1571.

    Gommer les défauts ou rester fidèle au réel ? À la Renaissance, les artistes font leur choix. Deux portraits de Charles Quint nous montrent deux façons de représenter l’empereur. Atteint d’un prognathisme mandibulaire, il est peint avec la bouche légèrement entrouverte et le regard hagard par un maître anonyme aux Pays-bas, vers 1525-1530. Quelques années plus tard, Titien en dresse un portrait beaucoup plus flatteur, et surtout sans anomalie au niveau de la mâchoire.

    Le peintre vénitien est également à l’origine d’un portrait particulièrement sublimé de Giulia Gonzaga, une aristocrate italienne. Il apparaît dans l’exposition aux côtés de celui réalisé par Sebastiano del Piombo qui entraînera la colère de la noble, jugeant son visage trop sévère. Un comble lorsqu’on lit la lettre de del Piombo, présentée entre les deux tableaux, avouant avoir rendu Giulia Gonzaga plus belle que nature.

    Titien et collaborateur, Portrait de Giulia Gonzaga

    Titian and collaborator
    Portrait of Giulia Gonzaga, c 1534
    Oil on canvas, 92 x 81 cm
    Private collection

    L’anormalité devient laideur

    Et la laideur dans tout ça ? Dans chaque salle de Bellezza e Brutezza, elle côtoie la beauté et renforce son éclat. Les portraits de vieillards moquent allègrement la décadence physique, passant leur sagesse au second plan, tout comme Passarotti représente de façon grotesque la sexualité des plus anciens avec Alegra Compagnia (v. 1577). La Renaissance italienne est également marquée par le jeu avec la normalité, avec les caricatures de Léonard où les têtes de profils explorent les limites de la nature. Les représentations de bouffons, de vilains, de fous et de méchants illustrent également tout ce qui est anormal et qui symbolisent donc la laideur.

    Quentin Metsys, Portrait of an Old Woman
    Quentin Metsys, Portrait of an Old Woman, 1514-1524

    À notre époque, la laideur est ce qui s’oppose aux diktats de beauté dominants, bien souvent inaccessibles. Sur les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle est le nouvel artifice qui donne l’illusion d’une beauté naturelle, à la portée de tous·tes. Chez les plus jeunes, il a même été prouvé que l’exposition prolongée à ces images modifiées numériquement participe à générer des troubles dysmorphiques, caractérisés par une insatisfaction excessive pour un défaut physique imaginaire ou réel. Le phénomène de « Snapchat Dysmorphia », décrit par Ramphul et Mejias en 2018, faisait même état d’une hausse des consultations en chirurgie esthétique pour ressembler à une image filtrée, ou plutôt à un monstre aux yeux des artistes de la Haute Renaissance.

    Zoë Gray, directrice des expositions à Bozar, souligne le fait que notre époque oscille « entre body positive et body shaming ». L’acceptation de soi est promue tandis que le harcèlement en ligne et la diffusion d’images hautement stéréotypées, notamment de femmes, ne décroit jamais. Si les artifices d’autrefois pouvaient être toxiques pour le corps, il est intéressant de les mettre en parallèle avec nos artifices actuels, sans doute (un peu) moins dangereux pour notre organisme que pour la santé mentale, nommée grande cause nationale française en 2025.

    L’exposition Picture perfect, à partir du 7 mars 2026 à Bozar, donnera un écho contemporain à Bellezza e Brutezza pour poursuivre ces discussions autour du culte de l’image et de ses impacts psychologiques.

    En associant magnificence et hideur, grâce et disgrâce, Bellezza e Brutezza se joue de la recherche de l’idéal. L’exposition montre comment l’un ne peut exister sans l’autre et comment les deux se répondent sans cesse. La tension constante entre ces deux pôles crée un champ infini de possibilités et questionne notre propre rapport à l’image, entre ce que l’on veut bien montrer et voir, ce que l’on cache toujours et ce qui finit par devenir injonction.

    Mélanie Lecoeuvre
    Mélanie Lecoeuvre
    Responsable arts

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