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    8 mars & droits de la femme : 3 romans pour vivre cette journée autrement

    Le 8 mars approche. Cette journée internationale de lutte pour les droits des femmes n’est pas une célébration, à mes yeux. Mais il s’agit plutôt d’un (bien triste) rappel nécessaire que le combat pour l’égalité réelle entre les genres reste encore et toujours une actualité brûlante. Oui, on a fait du progrès depuis les Suffragettes (encore heureux !) mais dans certains secteurs, dans certains pays, dans certaines situations, la Femme n’a toujours pas les mêmes opportunités que l’homme.

    Pour rappel, cette journée a été instaurée en 1977 par l’ONU et vise à commémorer plus d’un siècle de luttes menées par les femmes du monde entier pour obtenir …le droit de vote, l’accès à l’éducation, l’égalité salariale, l’autonomie corporelle et la fin des violences systémiques. Le 8 mars n’est donc pas une journée pour offrir des fleurs ou des codes promos mais pour réaffirmer l’urgence de transformer en profondeur nos structures sociales, économiques et politiques.

    A mes yeux, la littérature joue un rôle essentiel dans ce combat. C’est par la littérature que j’ai découvert le féminisme: des autrices du monde entier nous offrent des récits qui déconstruisent les normes patriarcales, donnent voix aux invisibles, explorent les violences subies et imaginent d’autres possibles. Alors j’ai eu envie de partager trois lectures féministes qui m’ont particulièrement marquée par leur puissance, leur originalité et leur capacité à interroger notre rapport au féminin, à la violence et à la liberté.

    Trois romans, trois univers, trois voix d’autrices qui, chacune à sa façon, contribuent à faire avancer la réflexion féministe.

    La thématique des violences conjugales avec La Nuit au cœur de Nathacha Appanah

    Quelle pépite assourdissante que La Nuit au cœur dans lequel Nathacha Appanah nous plonge dans le quotidien d’une femme confrontée aux violences conjugales. Le récit suit son parcours de survie, sa tentative de protéger ses enfants tout en essayant de s’extraire d’un piège qui se referme jour après jour. L’autrice dépeint avec une justesse déchirante la mécanique de l’emprise, cette spirale qui isole progressivement la victime, qui érode sa confiance en elle et qui rend la fuite presque impossible.

    Nathacha Appanah ne verse ni dans le misérabilisme ni dans l’héroïsation. Elle montre simplement, avec une sobriété glaçante, comment la violence domestique s’installe, se banalise, devient presque normale aux yeux de ceux qui la subissent. L’écriture est percutante, nous fait ressentir la peur qui ronge l’âme autant que le corps.

    Ce qui rend La Nuit au cœur particulièrement important, c’est sa capacité à donner un visage concret à des statistiques que l’on préfère souvent ignorer. Les violences conjugales ne sont pas des faits divers isolés, mais un phénomène structurel qui traverse toutes les classes sociales, tous les pays, toutes les cultures. En suivant cette femme dans son calvaire, on comprend mieux pourquoi « partir » n’est jamais aussi simple qu’on l’imagine de l’extérieur. Un roman nécessaire qui contribue à briser le silence et à rappeler que la violence conjugale reste l’une des premières causes de mortalité des femmes dans le monde.

    La sororité vue par Jacqueline Harpman dans Moi qui n’ai pas connu les hommes

    Changement de genre littéraire avec Moi qui n’ai pas connu les hommes qui se lit comme une fable dystopique, énigmatique et puissante. Quarante femmes vivent enfermées dans une cage, gardées par des hommes. Parmi elles, la narratrice, la cadette du groupe, n’a jamais connu le monde extérieur. Un jour, une alarme retentit. Les gardes s’enfuient. Les femmes se retrouvent libres dans un monde mystérieusement vidé de toute présence humaine.

    Ce récit est de prime abord assez simple, l’intrigue est posée rapidement mais finalement, il pose des questions vertigineuses sur la condition féminine, la liberté et l’identité. Privées d’hommes, privées de reproduction, privées même de la possibilité de comprendre leur emprisonnement initial, ces femmes doivent réinventer leur existence hors des cadres patriarcaux qui structurent habituellement les sociétés. Que signifie être une femme quand il n’y a plus de regard (masculin ?) pour nous définir ? Que reste-t-il de nos identités quand les rôles sociaux traditionnels deviennent caducs ?

    L’écriture de Jacqueline Harpman est remarquable. Chaque mot compte, chaque scène porte. La narration à la première personne crée une intimité troublante avec cette jeune femme qui tente de donner du sens à un monde absurde. Le roman fonctionne à la fois comme métaphore de l’oppression féminine et comme méditation sur la liberté. Car ces femmes, une fois « libérées », découvrent que la liberté sans but, sans transmission possible, sans avenir collectif, ressemble étrangement à une nouvelle forme de prison.

    Moi qui n’ai pas connu les hommes est une pépite de la littérature féministe, un texte qui continue de résonner longtemps après sa lecture. Il interroge notre besoin de sens, notre rapport à l’Autre, notre capacité à exister en dehors des structures oppressives sans pour autant sombrer dans le nihilisme. Un livre inclassable, ceci dit, mais qui mérite amplement sa place dans le panthéon de la science-fiction féministe aux côtés des œuvres d’Ursula Le Guin ou de Margaret Atwood.

    Vers un matriarcat généralisé avec Les Filles d’Egalie de Gerd Brantenberg

    La féminisation de la langue a fait couler beaucoup d’encres ces dernières années.

    Féminiser la langue n’est pas une mince affaire, et ses implications sont, comme chacun peut facilement l’imaginer, nombreuses.

    Pourtant, déjà en 1977, une autrice norvégienne a imaginé un monde où la langue est dominée par le féminin. C’est la norme proposée par Gerd Brantenberg dans son roman avant-gardiste et féministe “Les Filles d’Egalie”.

    Traduit pour la première fois en français en 2021, cette dystopie plonge son lecteur dans un monde où le matriarcat est la norme et atteint tous les domaines: métiers, responsabilités dans le foyer, codes vestimentaires, usage de la langue, éducation et enseignement, politique et prises de décisions, etc.

    En Egalie, “elle” fait bon vivre: les femmes sont au pouvoir et les hommes sont relégués aux tâches domestiques; et cette disparité dans les rôles genrés apparaît dès l’enfance. La présidente, Ruth, occupe un poste important et veille au bon fonctionnement de la société, là où son mari, Kristoffer, s’assure que la maison soit entretenue et les enfants pris en charge. Leurs fils, Pétronius, s’apprête à faire son entrée dans la société en participant au très réputé Bal des Débutants.

    Oui, mais voilà, l’adolescent se pose de plus en plus de questions sur la société dans laquelle il grandit: pourquoi certains postes sont-ils uniquement réservés aux femmes? Pourquoi doit-il porter des sous-vêtements inconfortables? Comment se fait-il que la langue soit aussi empreinte d’éléments féminins et non masculins? Qui a imposé ces normes? Et pourquoi?

    Vous l’aurez compris: avec ce changement de société radical et caricatural, Gerd Brantenberg provoque, se moque, et souligne l’absurdité des règles imposées aux femmes dans notre société.

    Ce qui frappe à la lecture de ce roman pour le moins original, c’est la difficulté à laquelle le lecteur fait face en découvrant ce langage féminisé. C’est bien la preuve que le cerveau humain est profondément habitué à la langue française comme étant masculine (Non, il ne s’agit pas d’un genre “neutre”, cela a été démontré maintes et maintes fois). Il est intéressant de constater l’embarras du lecteur à la découverte de ce langage inventé et de ses pratiques totalement caricaturales, à tendances comiques et moqueuses certes mais pourtant tellement inspirées par une réalité propre à toutes les femmes de notre société.

    Il est encore plus perturbant de voir ce roman pour ce qu’il est: une dystopie publiée en 1977 et traduite en français il y a seulement quelques années. Et pourtant, tout est encore d’actualité, même les plus jeunes générations pourront lire entre les lignes et retrouver des situations réelles de leur quotidien de femmes ou du quotidien de leur entourage féminin.

    Un roman facile à lire, drôle et plein de bon sens à découvrir de toute urgence !

    Enfin, j’ai récemment également découvert La Guérisseuse de Catane de Simona Lo Iacono. Ce roman historique redonne vie à Virdimura, première femme médecin de Sicile au XIVe siècle, injustement oubliée par l’Histoire. Un plaidoyer vibrant pour une pionnière qui a osé défier les interdits de son époque. Retrouvez ma critique complète ici

    Vous l’aurez compris : bien que ces lectures féministes soient très différentes dans leurs univers et leurs approches, elles partagent une conviction commune : la nécessité de rendre visibles les injustices faites aux femmes, de questionner les structures de domination et d’imaginer d’autres possibles. De la Sicile médiévale aux dystopies, ces autrices nous rappellent que le combat pour l’égalité se mène aussi dans les pages des livres, dans les imaginaires que nous construisons collectivement.

    Alors ce 8 mars, plutôt que d’offrir des roses, offrons des livres.

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