Song to Song, un Malick toujours plus opaque

Song to Song

de Terrence Malick

Drame, Romance

Avec Rooney Mara, Natalie Portman, Ryan Gosling

Sorti le 12 juillet 2017

Personne ne peut le nier, le cinéma de Terrence Malick a pris une direction différente depuis quelque temps. On remarquera tout d’abord le changement le plus frappant : le réalisateur de La Ligne Rouge et de Tree of Life est devenu prolifique avec l’âge, réalisant autant de films lors de ces 5 dernières années que pendant les trente ans de carrière qui ont précédé. Au-delà de ça, il est frappant de constater à quel point sa filmographie s’est dirigée vers de nouvelles tendances, s’éloignant considérablement de certaines normes narratives et laissant ses idiosyncrasies prendre de plus en plus de place. Autrefois utilisés avec parcimonie, ses plans contemplatifs, sa narration non chronologique et ses voix-off bucoliques sont presque devenus une marque de fabrique. On peut y voir un cinéaste confiant et sûr de sa voix, tout comme on peut y voir un cinéaste qui flirte dangereusement avec l’autoparodie. Son dernier long-métrage en date, Song to Song, marque pour le meilleur comme pour le pire une continuation de cette nouvelle période de sa carrière.

Méditation sur les amours déçus et la fidélité, le film est bercé par les paroles murmurées de ses personnages et les superbes images du chef opérateur Emmanuel Lubezki ; deux traits qui seront familiers aux amateurs de Malick. La nouveauté ici, déjà amorcée dans  Knight of Cups, est que la nature est très souvent absente. Jadis source intarissable de fascination et d’inspiration pour le réalisateur, elle est remplacée par la ville Austin, temple de la musique indépendante américaine. Dans ce cadre gravite toute une galerie de personnages liés de près (ou de très loin) au milieu de la musique  : un producteur aux dents longues (Michael Fassbender), un couple de musiciens (Ryan Gosling et Rooney Mara) et une serveuse de restaurant (Natalie Portman).

Ce sont eux, beaucoup plus que l’environnement musical, les vrais sujets du film. En dehors de quelques images de concert et de l’occasionnel caméo (Iggy Pop ! Patti Smith !), Song to Song se concentre principalement sur les affres sentimentales de son petit groupe de personnages, qui passent plus de temps à se tourner langoureusement autour qu’à jouer d’un instrument. Tout le long des deux heures et quelques minutes que dure le film, ils se caressent, s’amusent, se jettent des regards de colère ou de désir,  se disputent  et s’effleurent  – une multitude d’actions que capte une caméra aérienne et toujours mobile.

L’intention derrière leurs mouvements éthérés est de nous amener à reconnaître et à ressentir l’essence poétique de leurs rapports amoureux. Mais contrairement à ce que le film suggère, voir des personnages batifoler les uns avec les autres n’est pas forcément la meilleure manière de comprendre leurs relations. Le film nous montre inlassablement ses protagonistes dans des moments très intimes, mais reste en surface de leur personnalité, nous laissant incertains de leurs motivations et de leurs intentions.. Leurs dialogues souvent étouffés par les bruits ambiants renforcent également ce sentiment de ne jamais être totalement avec eux.

On pourrait croire que la présence de leurs pensées en voix-off permettrait de nous éclairer sur leurs tumultes intérieurs, mais les réflexions qu’ils partagent avec nous par cette intermédiaire sont trop abstraites pour nous être d’une quelconque aide. Il s’agit plus d’un flux de phrases poético-philosophiques  (qu’il serait probablement fascinant d’analyser), que d’une porte ouverte sur leurs âmes. Difficile de saisir le propos du film lorsqu’on ne saisit même pas ce qui anime ses personnages.

Il aurait peut-être été plus aisé de faire sens de leurs vies si la narration était moins éclatée. D’une durée initiale de huit heures, Song to Song a été réduit drastiquement en un long-métrage de 129 minutes, et souffre clairement d’avoir été autant coupé. C’est un film rempli de récits et de drames qu’on ne saisit même pas à moitié, tellement fragmentaire qu’il nous laisse parfois avec l’impression de regarder une bande-annonce tirée en longueur  ; comme un aperçu d’un film plus long, mais peut-être plus intéressant que celui qu’on a eu.

À défaut d’avoir accès à ce montage alternatif, il faut apprécier le film pour ce qu’il est. Il serait par exemple regrettable de passer à côté du superbe travail photographique de Lubezki. On a beau être habitué au talent du célèbre chef-opérateur mexicain (Gravity, The Revenant), le plaisir de ses images reste intact. Sa caméra constamment en déplacement laisse une impression de liberté et d’improvisation, mais leur beauté et leur pouvoir évocateur sont la marque d’un artiste-technicien qui sait exactement ce qu’il fait. Un même sentiment de liberté et de maîtrise se dégage du jeu des acteurs. Largement improvisées, leurs performances possèdent une délicieuse spontanéité.

Song to Song ne doit pas nécessairement être vu comme une preuve que le talent de Malick s’est flétri avec les années. Il faut plutôt le considérer comme l’œuvre d’un cinéaste qui, dans cette phase de sa carrière, laisse son inspiration pleinement s’exprimer, au risque de perdre de nombreux spectateurs dans ses errances. Une phase qui pourrait d’ailleurs bientôt prendre fin. Dans un récent entretien, celui-ci a déclaré son intention de revenir pour son prochain long-métrage à un cinéma plus structuré. Espérons que ce film sera le retour de Malick au sommet du panthéon du septième art.

Adrien Corbeel
A propos Adrien Corbeel 45 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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