Mon Premier Rôle, entre dessin et théâtre

Mon Premier Rôle

de Marika Piedboeuf

Documentaire

Mon Premier Rôle raconte l’histoire de Nina et Mathilde, deux jeunes filles qui, à leur sortie de rhétorique sont confrontées à la nécessité de choisir une orientation scolaire. Ayant toutes deux réalisé les dernières années de leur parcours secondaire dans une option artistique au collège Saint-Barthélemy à Liège, elles s’engageront dans cette voie : Nina dans le théâtre en cherchant à rejoindre l’ESACT et Mathilde en illustration à l’École Supérieure des Arts Saint-Luc.

Le point de départ est ainsi donné à un documentaire dont le but est de s’intéresser au bel âge de dix-sept ans – considéré par la réalisatrice comme un âge charnière – et aux années transitoires menant à la vingtaine. De là, le spectateur va pouvoir suivre l’entrée dans le monde des études supérieures des deux protagonistes principales et, avec ça, leurs craintes, leurs espoirs et leurs désillusions. À travers cela, c’est le passage à l’âge adulte que Marika Piedboeuf cherche à étudier. Le principe de base peut ainsi s’apparenter à celui du film Boyhood de Richard Linklater, sorti en 2014.

La présentation du projet que fit la réalisatrice lors du lancement de son crowdfunding expose ainsi les motivations présentes à l’origine de sa démarche : « À ce moment charnière de leur vie, l’enjeu de Mon Premier Rôle est d’accompagner Nina et Mathilde face aux pressions sociales qu’elles rencontrent (la compétition, l’échec et la réussite, la menace du chômage…). Comment vont-elles s’en arranger ? Comment peut-on s’affirmer dans une société consumériste où tout ce qui brille marginalise ce qui brûle ? »

Il semble malheureusement que cette démarche n’ait pas trouvé l’aboutissement espéré. En effet, rares sont les moments où le spectateur parvient à ressentir lesdites pressions sociales ou les angoisses existentielles et, lorsque cela transparaît, il est bien malaisé d’en cerner les réels enjeux. Nina va bien connaître l’échec au début de son parcours, mais la transition est si rapide qu’il paraît difficile de savoir si cet écueil est susceptible de constituer une réelle menace ou non. De même, Mathilde va vivre un petit moment de solitude lors d’un exposé oral mais l’enjeu paraît tellement dérisoire qu’il est difficile d’y attacher de l’importance. Dans cette dynamique, on peut déplorer le manque de développement de certains passages,  comme par exemple le déménagement de Mathilde. Ce genre d’évènement est généralement à la fois grisant pour un jeune mais également effrayant, car il s’agit de plonger seul dans l’existence. La chose est ici résumée au montage d’une étagère, ce qui ne semble pas être le moyen le plus parlant pour exprimer une éventuelle angoisse (au contraire, la séquence est plutôt amusante). Ce manque de profondeur est également renforcé par la présence de passages qui paraissent vraisemblablement scénarisés et qui visent à alléger ou réorienter le récit : la comparaison des bulletins, la discussion autour d’un verre dans un café au moment de sélectionner leur orientation, … Ce dernier moment en particulier semble parachuté au sein du récit afin de donner voix aux craintes des protagonistes, réduisant à rien la spontanéité du moment. Sans compter que – et le lecteur de ces lignes voudra bien pardonner cette digression à leur auteur mais, ayant passé sa vie entière à Liège, il ne peut taire une telle chose –  il est pratiquement impossible de parvenir à s’asseoir à la table où discutent les deux jeunes filles au cours de cette séquence, tant celle-ci offre une vue imprenable sur la jolie place du marché et où elle est constamment prise d’assaut par tout un tas de gens ! Cette table, située à la fenêtre du premier étage du charmant café La Toccata, est comme perdue dans une faille temporelle où la loi de la frustration règne en maîtresse absolue et où ce sont toujours les autres qui parviennent à s’y asseoir… On imagine donc fort bien l’équipe du film tapie dans un coin de la salle à attendre la première occasion pour se jeter sur l’endroit précité et filmer la scène.

Plaisanterie mise à part, certaines scènes nous ont donc semblé « scénarisées », non pas dans le sens où les actrices auraient pu réciter un texte, mais dans le sens où ces passages semblaient établis afin de réorienter le récit.

Mais surtout, le film s’achève de façon abrupte, laissant ainsi définitivement en suspend certains des questionnements soulevés. Au fond, on ne fait finalement que suivre les deux protagonistes au sein du cocon scolaire et on ne les accompagne pas jusqu’à leur diplomation ou leur recherche d’emploi. Elles semblent donc peu affronter cette « société consumériste » présentée à l’origine du projet. La menace du chômage par exemple plane finalement peu sur elles, dans la mesure où elles ne sont pas encore sorties de l’école ; on explique bien aux élèves de l’ESACT la difficulté de percer dans le métier mais – à l’exception de la crainte de n’être pas acceptée dans son école – Nina n’en fera pas elle-même l’expérience. De ce point de vue, il semble que la réalisatrice aurait dû tourner son film non pas sur trois ans mais peut-être sur six, de façon à nous montrer la réelle confrontation au monde de Mathilde et Nina une fois leur diplôme obtenu. À moins qu’une suite ne soit envisagée d’ici quelques années…

Marika Piedboeuf s’est cependant expliquée sur ce sujet à la suite de la projection, en précisant que cela relève avant tout d’un choix qui vise à donner une fin au film mais également un début à l’histoire des deux héroïnes. Plus encore, elle expliqua que de nombreux montages (notamment un avec musique et voix-off) avaient été réalisés puis finalement écartés pour ne retenir que celui-là. Le spectateur jugera lui-même de la justesse de ce choix.

Néanmoins, le film n’est pas dénué de qualités. La réalisation est soignée et, compte tenu de leurs personnalités opposées, les deux comédiennes partagent une belle complicité. De plus, plusieurs passages prêtent à rire et le film se voit ainsi affublé d’une certaine légèreté généralement peu exploitée dans le cadre d’un film documentaire. Le tout possède donc une certaine personnalité.

Au final, sans être particulièrement mauvais, le film souffre d’une incapacité à définir clairement son propos et finit ainsi par perdre le spectateur.

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 132 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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