On l’appelle Jeeg Robot, super-héros spaghetti

On l’appelle Jeeg Robot

de Gabriele Mainetti

Action, Science-Fiction

Avec Claudio Santamaria, Luca Marinelli, Ilenia Pastorelli, Stefano Ambrogi

Tandis que le genre super-héroïque au cinéma semble doucement peiner à se renouveler, l’Italie nous livre un film venu de nulle part qui dépoussière le style et lui apporte une bouffée d’air frais bienvenue. Si Kick-Ass (Matthew Vaughn, 2010), Super (James Gunn, 2010), Defendor (Peter Stebbings, 2009) et Turbo Kid (François Simard, Anouk Whissell, Yoann-Karl Whissell, 2015) avaient déjà posés quelques jalons en ce sens, il semblait inimaginable de voir la relève venir d’Europe. C’est pourtant ce que le réalisateur Gabriele Mainetti contribue à faire avec ce premier long-métrage. Et le public ne s’y est pas trompé, car Jeeg Robot a déjà remporté un nombre impressionnant de prix : à Amsterdam, à Villerupt, au 8½ Festa do Cinema Italiano de Lisbonne ou encore très récemment au Festival International du film fantastique de Gérardmer.

Alors qu’Enzo Ceccotti (Claudio Santamaria), un voleur à la petite semaine, est pourchassé par la police, il s’immerge dans le Tibre pour échapper à ses assaillants et entre ainsi en contact avec des substances radioactives. Le lendemain, il se découvre une force et une résistance surnaturelles. Il comprendra alors que ces nouveaux pouvoirs sont une aubaine pour ses activités criminelles et s’empressera d’aller arracher un distributeur de billets hors d’un mur… Mais sa rencontre avec Alessia (Ilenia Pastorelli), sa voisine autiste, le mènera à reconsidérer son mode de vie.

Lo chiamavano Jeeg Robot prend ses racines dans la culture japonaise, Jeeg Robot d’Acciaio étant le nom du manga animé Koketsu Jeeg pour le marché italien. Cette série de 46 épisodes, diffusée entre 1975 et 1976 est en effet excessivement célèbre là-bas. Alessia est en fait une inconditionnelle de la série et perçoit le monde au travers de ce prisme. Le mal est, selon elle, personnifié par la reine Himika et l’empereur dragon, tandis qu’Enzo, fort de ses super pouvoirs, est Hiroshi Shiba, le héros capable de fusionner son esprit avec le robot Jeeg. Le film entretient ainsi de forts liens avec la culture populaire italo-japonaise. De même, Fabio (Luca Marinelli), l’antagoniste principal du film, vit sur ses lauriers, ayant rencontré le succès des années auparavant en participant à l’émission musicale Buona Domenica diffusée en Italie entre 1985 et 2008.

Mais l’ancrage dans la réalité ne s’arrête pas là. Enzo est en effet un homme d’une banalité affligeante, un petit voyou raté qui se nourrit uniquement de Danette vanille et passe son temps à regarder des films pornographiques dans son appartement insalubre. Quant à Fabio, c’est un ancien enfant-star, homosexuel refoulé qui cherche à devenir un caïd pour retrouver sa gloire perdue. Aucun des personnages présentés dans le film n’est réellement glamour et pas un protagoniste n’est là pour rattraper l’autre. Au lieu de nous donner à voir des personnages à l’opposé les uns des autres (à savoir un méchant rassemblant tous les vices et un héros vertueux), Jeeg Robot met en scène des personnages qui, si les circonstances les y amenaient, pourraient probablement échanger leurs places. Au fond seule la présence d’Alessia empêchera Enzo de basculer du mauvais côté de la loi et, si Fabio retrouvait la célébrité, il arrêterait probablement toute activité criminelle.

De ce fait, la première entrée d’Enzo en tant que super héros sera dépourvue du moindre climax, et le héros traversera grossièrement une fenêtre pour se vautrer au sol. Plus tard encore, il tentera de recoller son petit orteil avec du scotch… Sans parler de sa relation avec Alessia, dénuée de tout romantisme.

Mais au fond, peut-être est-ce la banalité des protagonistes qui les rend réellement menaçants. Enzo exprime peu de dilemmes moraux : il est mû par l’argent et par une certaine pitié pour Alessia mais n’a pas à proprement parler de code moral. Il n’est donc pas un super héros, ni même vraiment un « humain ». Tout au plus une sorte d’être désincarné qui avance au gré de ses pulsions. Son parcours va donc passer par une construction de soi, avant de se transformer en acceptation de ses pouvoirs comme c’est souvent le cas dans ce type de films.

De son côté, Fabio passe sans cesse du ridicule au terrifiant : une seconde il semble être un petit caïd peu menaçant, l’instant d’après il fracasse un crâne gratuitement parce qu’il n’a pas obtenu ce qu’il souhaitait. Il oscille donc entre enfant-star et petite frappe, avant de soudainement laisser éclater une violence inattendue. C’est ce genre de complexité qui en fait un antihéros de choix, car il peut prêter à rire un instant, pantalon baissé et fesses à l’air, et faire preuve d’une rage et d’une violence incontrôlées l’instant d’après – il y a là un peu d’Orange mécanique. En fait, Fabio est un Joker plus vrai que nature : un clown (malgré lui dans ce cas-ci) qui peut se transformer en psychopathe sans crier gare.

Au fond, de par leur aspect caricatural poussé, les protagonistes de Lo Chiamavano Jeed Robot s’avèrent moins caricaturaux que les personnages habituellement présents dans le genre super héroïque, moins manichéens. Le film tout entier va donc épouser cette structure en utilisant les codes du genre pour les détourner, voire les réinterpréter et, par là-même, s’en libérer afin de donner naissance à une œuvre véritablement originale.

À ce propos, le thème musical « Supereroe » de Michele Braga et Gabriele Mainetti ressemble étrangement à celui de Man of Steel, composé par Hans Zimmer, allant jusqu’à employer les mêmes notes au piano en introduction avant de lancer un crescendo ponctué de lourdes timbales. Cette appropriation de thèmes préexistants semble assumée jusque dans le générique final où l’acteur Claudio Santamaria réinterprétera magnifiquement le thème du dessin animé Jeeg Robot d’Acciaio, autrefois chanté par Roberto Fogu.

Côté interprétation, on ne peut que saluer la performance de chacun des comédiens : Claudio Santamaria en paumé super héroïque patibulaire ; Luca Marinelli en grotesque psychopathe mafieux à la recherche d’une gloire perdue et, surtout, Ilenia Pastorelli qui offre une performance mémorable et parvient à allier le charme à la naïveté.

Finalement, de par son ancrage dans la réalité – et nous dirions même, la réalité italienne – (le dessin animé Jeeg Robot d’Acciaio, l’émission Buona Domenica, les références incessantes à la mafia, la banalité des personnages…), Jeeg Robot s’avère être un film de super héros réellement crédible et imprévisible. S’il aura fallu attendre deux ans pour le voir sortir sur les écrans francophones, l’attente valait assurément le coup. En tous cas, il s’agit d’un des films les plus rafraîchissants de 2017, et probablement un de ceux disposant d’une des plus fortes personnalités. C’est assez rare pour être souligné !

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Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 40 Articles
Journaliste du Suricate Magazine