Next to Normal, Broadway thérapie

Création de Tom Kitt et Brian Yorkey. Avec Virginie Perrier, Hervé Lewandowski, Oonagh Jacobs, Jervin Weckx, Anthony Scott et Matthieu Meunier. Du 27 décembre 2018 au 6 janvier 2019 au Bozar.

Après Sunset Boulevard de Andrew Lloyd Weber l’été dernier, Broadway poursuit son chemin en Belgique avec une nouvelle adaptation francophone d’une de ses fameuses comédies musicales : Next to Normal. Moins célèbre, mais tout de même auréolée de quelques prestigieux prix (tel que le Tony Award), la création de Tom Kitt et Brian Yorkey fait partie de ces spectacles qui chantent et dansent la tristesse sur un ton mi-mélodramatique et mi-enjoué.

C’est dans une famille en apparence normale que nous propulse le spectacle, mais au sein de laquelle le dysfonctionnement fait sa loi. En première ligne, il y a cette mère au foyer (Virginie Perrier, remarquable) qui souffre de bipolarité depuis de longues années, et traverse au rythme des ses traitements médicaux des hauts et des bas (mais surtout des bas).

Son personnage et sa maladie forment le cœur du récit, mais les lumières de la scène ne lui sont pas exclusivement réservées. Du fils loin des apparences à la fille qui se sent ignorée, en passant par le mari qui fait bonne figure malgré ses propres douleurs, tout la famille vit étouffée par ses névroses, lesquelles nous sont partagées par moult chansons, tour à tour rock et pop. On parle de Xanax en chantant et on danse son deuil avec entrain.

Mais exprimer sa détresse en refrains mélodieux ne suffit pas à la faire disparaître. Malgré les efforts de chacun, la normalité semble toujours inatteignable, chaque amélioration précédant une nouvelle rechute, faisant du combat contre la bipolarité une lutte perpétuelle. La manière dont le spectacle approche la maladie mentale n’est pas parfaite, mais en évitant de donner des réponses toutes faites à ces problématiques, Next to Normal esquive quelques-uns des écueils principaux que ce sujet épineux suscite trop fréquemment. Il y a de la nuance dans son portrait, et ce sérieux fait probablement partie des raisons qui ont valu à Next to Normal un prix Pulitzer, fait assez rare pour une comédie musicale.

Pour cette version 2018 francophone, on déplorera tout de même que la transition entre l’anglais et le français ait amenuisé l’intelligence de certains textes. C’est le risque de toute adaptation, particulièrement pour les comédies musicales, et les nombreuses chansons de Next to Normal n’y échappent pas, trouvant avec difficulté les mots justes au milieu des rimes.

Musicalement, c’est la loi des variables. Très orienté rock, Next to Normal fait la part belle aux guitares, qui ont le mérite de donner un shot d’adrénaline au ton général, mais le mélange des genres musicaux ne se révèle pas toujours heureux. Le spectacle vogue la plupart du temps sur des chansons très estampillées « comédie musicale » qui, sans être déplaisantes, manquent parfois d’émotions.

Mais cela ne pas signifie que le spectacle en est dépourvu. Difficile en effet de ne pas se laisser émouvoir par ces personnages dysfonctionnels qui, bien qu’évoluant dans un même décor, vivent en vase clos, séparés par les crises de leur esprit. Du domicile familial à la chambre d’hôpital, du bureau du psy à la salle de concert, on les suit, sensible à leur détresse comme à leur joie. Ce n’est peut-être pas une famille comme les autres, mais quelle famille l’est ? Cette idée puissante — l’imperfection assimilée à la normalité, fait l’intérêt de ce spectacle aussi enthousiasmant que frustrant. On ne chantonnera pas forcément les airs de Next to Normal, mais ce qu’il a nous dire est mémorable.

Adrien Corbeel
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Journaliste du Suricate Magazine