Mother !, l’enfer c’est Darren Aronofsky

Mother !

de Darren Aronofsky

Horreur, Drame

Avec Jennifer Lawrence, Javier Bardem, Ed Harris

Sorti le 13 septembre 2017

Qu’un film aussi radical, angoissant et personnel que Mother ! ait été réalisé par un grand studio américain est assez ahurissant. À une époque où il est de bon ton de cracher — non sans raison — sur la frilosité du cinéma d’outre-Atlantique, il est difficile de ne pas être plaisamment surpris par un long-métrage qui fait preuve d’une telle audace artistique et thématique, même si celui-ci s’avère une éprouvante expérience.

La surprise n’est cependant pas tout à fait complète  : le film est scénarisé et réalisé par Darren Aronofsky, un cinéaste qui a passé sa carrière à pousser le cinéma hollywoodien dans ses retranchements. La présence de Jennifer Lawrence en haut de l’affiche, elle, est davantage étonnante ; Mother ! marquant une claire rupture avec les films plus conventionnels dans lesquels elle a jusqu’à maintenant joué.

Elle incarne ici une héroïne dans la tradition de Rosemary’s Baby ou de Les Innocents : une jeune femme dont le quotidien a priori banal devient progressivement angoissant, puis horrifique. Comme le reste des personnages du film, nous ne connaîtrons jamais son nom ; le générique la réfère uniquement d’un évocateur «  mother  ». Pour des raisons qui feront sens par la suite, le film n’est pas particulièrement intéressé par elle en temps qu’individu complexe, ne laissant donc pas beaucoup de latitude au jeu de Lawrence. Son personnage est avant tout défini par sa profonde anxiété, et son interprétation se limite souvent à exprimer cet état d’esprit. Elle se doit tout de même d’être saluée : elle s’investit corps et âme dans le rôle, et livre une performance intense et déchaînée.

«  Mother  » — le personnage qu’elle incarne donc — passe ses journées à finir les travaux de la maison southern gothic dans laquelle elle habite avec son mari (Javier Bardem), un célèbre poète d’une vingtaine d’années son aîné. Elle peint les derniers murs de cette superbe bâtisse éloignée de la civilisation, tandis que lui vaque à ses occupations, anxieux de ne pas avoir écrit une ligne depuis bien trop longtemps. Leur vie dans ces premières minutes pourrait être décrite comme possédant une certaine quiétude, mais il est évident que quelque chose de malsain se passe dans cette maison. Des regards et des gestes étranges sont succinctement, mais clairement captés par la caméra et le mixage sonore souligne chaque bruit jusqu’à le rendre strident, presque agressif pour l’oreille. L’angoisse est déjà là.

Les hostilités commencent vraiment avec l’irruption d’un inconnu (Ed Harris) devant leur porte. Inexplicablement accueilli à bras ouverts par Javier Bardem, il s’impose aux yeux de Lawrence comme un intrus gênant. Plus que l’attitude étrange de cet individu, c’est le comportement de son mari qui suscite son inquiétude. Pourquoi cet homme avec lequel elle partage une vie en apparence heureuse adopte-t-il une conduite si cavalière à son égard  ? Lorsqu’à cet invité non désiré s’en rajoute une autre (Michelle Pfeiffer), avec bientôt à sa suite une masse d’inconnus, chacun plus hostiles, disruptifs et irrespectueux que le précédent, le climat passe de poisseux et étrange à terrifiant et surréel. Le film révèle ses cartes  : nous sommes dans un cauchemar kafkaïen, et il ne fait que commencer.

L’écrivain pragois n’est pas l’unique influence littéraire à être  indirectement évoqué : Sartre et son « L’enfer, c’est les autres » s’impose comme une idée centrale au film, poussée à son paroxysme dans le regard méfiant de la protagoniste. Mother ! parvient remarquablement à nous glisser dans son état mental, à nous communiquer sa paranoïa, et de manière générale à nous faire partager avec acuité sa perception douloureuse et misanthropique des événements. De bout en bout, nous sommes avec elle, dérangés à tout instant par la multitude d’étrangetés qui s’insinuent sans son consentement dans le quotidien et d’agressions dont elle est victime. L’expérience est bien sûr profondément crispante, mais tel est là l’intention d’Aronofsky. Mother ! est une œuvre outrageuse, déterminée à provoquer le spectateur, et qui rivalise d’intensité avec les cauchemardesques derniers actes de Black Swan et Requiem for a Dream.

Le cinéaste marginal ne s’y refuse rien, ni détours horrifico-grotesques (il s’inspire notamment des peintures infernales de Jérôme Bosch), ni figures religieuses (Caïn et Abel par ci, Adam et Eve par là), ni clins d’œil cinématographiques manifestes (The Shining et Roman Polanski, pour ne citer qu’eux). L’ensemble pourrait être indigeste — et à vrai dire, il l’est parfois —, mais Mother ! est heureusement tout aussi riches dans ses thèmes. Le film nous propose notamment une stimulante réflexion sur l’impossibilité de maintenir le malheur humain hors chez soi et une déconstruction du concept de muse. Étonnamment, le film peut également être vu comme une réflexion particulièrement sévère et glaçante du cinéaste sur lui-même ; une allégorie horrifique dans laquelle Aronofsky s’en prendrait à sa propre toxicité en tant qu’être humain, artiste et partenaire amoureux. L’enfer c’est les autres, mais c’est aussi moi-même nous clame-t-il, et il est fascinant de voir un auteur se mettre autant à nu dans un film sorti d’Hollywood.

L’expérience de regarder Mother ! n’est peut-être pas des plus agréables, mais elle est terriblement passionnante. On ne peut qu’espérer que les grands studios américains nous réserveront d’aussi ambitieuses propositions de cinéma dans le futur.

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Adrien Corbeel
A propos Adrien Corbeel 24 Articles

Journaliste du Suricate Magazine

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  1. Mother – Surimpressions

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