Métamorphoses d’Ovide au Théâtre des Martyrs

D’après Ovide, mise en scène de Pascal Crochet avec Maxime Anselin, François Badoud, Dolorès Delahaut, Stéphanie Goemaere, Thierry Lefèvre, Sylvie Perederejew, Camille Rasera, Hélène Theunissen, Laurent Tisseyre. Du 10 janvier au 10 février 2018 à 20h15 au Théâtre des Martyrs. Crédit photo : Isabelle De Beir

Du 10 janvier au 10 février, le Théâtre des Martyrs accueille la troupe « Théâtre en Liberté » pour présenter à son public l’adaptation contemporaine par Pascal Crochet des Métamorphoses d’Ovide. Les textes nous revenant directement de l’Antiquité romaine sont, dans cette pièce innovante, entrelacés de réflexions contemporaines issues de différents auteurs de la mouvance écologique. La pièce nous offre un mélange de monologues, de dialogues, de musique et de travail du mouvement, qui – même si leur entre-croisement porte parfois le spectateur à confusion – soulignent habilement les similarités entre la pensée cosmologique du monde gréco-romain et les philosophies de l’écologie actuelles.

Une pièce de ce style offre d’emblée plusieurs difficultés qu’il est important de souligner. La première est la traduction de l’ancien en moderne. Ovide, comme tout latin qui se respecte, s’inspire de l’imaginaire des tragédies et de la cosmologie de la Grèce ancienne. Cette façon d’aborder le monde et le langage est imprégnée de croyances, de divinités et de mythes, ce qui suppose une immersion totale dans ce mode de pensée. Cela se révèle d’autant plus difficile dès lors que Crochet opte pour un décor « botanique » et austère qui, bien que mettant très justement l’accent sur la réflexion écologique que présente la pièce, force le spectateur à fournir tous les efforts d’imagination… pour le meilleur comme pour le pire. En effet, traduire cela sur la scène théâtrale implique de pouvoir se plonger dans cette vision du monde, ce que les comédiens font avec une prouesse technique remarquable. Néanmoins, cela implique aussi de prendre le temps d’introduire cette dynamique particulière au public afin qu’il s’habitue au langage des poètes de ces temps ancestraux. L’ambition et la forme de cette pièce fait malheureusement d’office défaut à cette exigence.

La deuxième difficulté découle directement de la première : trouver une mise en scène et une histoire qui laissent la place aussi bien au côté poétique de l’imaginaire d’Ovide, qu’à la forme inévitablement expérimentale que prend la traduction artistique des problématiques écologiques actuelles. Au niveau des décors, comme dit plus haut, cela se traduit par des éléments « botaniques » (les arbres, la terre, les plantes, etc.), le seul lien avec l’ancien monde étant les pages détachées du livre d’Ovide. Au niveau du jeu d’acteur, on insiste sur l’appartenance de l’homme à la nature par un jeu sur le mouvement des corps, auxquels ne sont associée aucune parole ou raison humaine. De cette manière, on assiste à un retour vers la réalité naturelle et instinctuelle de l’être humain, lorsque celui-ci est dépourvu des conventions sociales et des qualités qui le sépare des autres êtres vivants. Les textes d’Ovide sur la cosmologie et le miroir que leur offrent les textes contemporains donnent sens à cette mise en scène purement formelle.

Métamorphoses de Pascal Crochet fait montre d’une recherche philosophique sérieuse et cohérente, avec d’emblée le parti pris d’aborder le dialogue philosophique en questionnant chaque hypothèse en fonction de l’hypothèse contraire. Plus particulièrement, la question du lien et de l’inséparabilité des choses du monde est continuellement mise en contraste avec la question de l’individualité de chaque chose. Outre la pensée indéniablement antique des grecs et des romains, les adeptes de la philosophie y reconnaîtront aussi la philosophie novatrice mais quelque peu incomprise du défunt Alfred North Whitehead. C’est sa philosophie du début du vingtième siècle qui est relue aujourd’hui par les mouvements écologistes : comme dans la pièce, selon Whitehead, tout est lié, et en même temps, chaque « entité » a sa propre consistance individuelle.

Au fond, le centre gravitationnel de la pièce est précisément cette question : qu’est-ce qui nous lie, et qu’est-ce qui nous sépare ? Quand passe-t-on de l’harmonie à la séparation ? La scène réfléchissant le rapport à l’espace et au temps, intrinsèquement contradictoire, de l’arbre immobile d’un côté et de l’être humain mobile de l’autre, illustre très bien ce questionnement. Ce passage est d’autant plus prenant qu’il met en scène cet état limite entre l’harmonie et la séparation. En effet, il mène un des personnages à souffrir d’une intense crise de panique, montrant que l’harmonie entre les choses peut mener à se perdre dans un certain type de schizophrénie, où l’on ne parvient plus à faire la différence entre soi-même et les autres.

Cependant, le choix de certaines transitions narratives n’est pas clair. Si l’histoire n’a comme fil rouge que ce questionnement sur le lien entre les différents êtres de la nature, le vaste champ de réflexion qu’offre cette question ne justifie pas nécessairement qu’on puisse passer « du coq à l’âne » entre les différents enjeux qu’elle présente. De la même manière, le « lien » entre les personnages ne semble exister que comme prétexte aux monologues successifs des uns et des autres, et est par conséquent totalement superficiel. Il n’est jamais clair ce qu’ils représentent les uns pour les autres, et même si cette pièce n’aurait d’emblée pas répondu aux conventions habituelles du théâtre, la relation entre les personnages n’a pas été assez approfondie. Cela est d’autant plus malheureux que les comédiens ont chacun fait montre d’un excellent jeu d’acteur, qu’il aurait été intéressant de développer aussi entre eux.

Malgré ces lacunes, Métamorphoses de Pascal Crochet offre une excellente base pour, éventuellement, reréfléchir son idée dans le futur. Elle a notamment fait preuve de beaucoup de profondeur intellectuelle, d’une pensée innovante et mouvante, et a expérimenté avec les limites de la raison et de l’émotion humaines. Rien que pour cela, la pièce vaut la peine d’être vue.

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A propos Mathilde Wynsdau 8 Articles
Journaliste du Suricate Magazine