Ma mère, par exemple d’André-Joseph Dubois

auteur : André-Joseph Dubois
éditions : Weyrich
date de sortie : octobre 2014
genre : Biographie

« Ni biographie ni fiction. Juste de la littérature ». C’est par ces quelques mots qu’André-Joseph Dubois qualifie l’entreprise littéraire qui donne lieu à Ma mère, par exemple. Pourtant, comment ne pourrait-il pas s’agir ici d’un roman à caractère biographique alors même qu’il se centre sur la figure maternelle de l’auteur ?

En effet, passant de souvenir en souvenir, André-Joseph Dubois évoque le passé de sa mère qui, paradoxalement, ne se sentit libérée de la tutelle de son mari et de ses parents que pendant la 2e guerre mondiale. A travers elle se dessine donc le quotidien de bon nombre de femmes qui, à cette époque étaient strictement confinées dans leur milieu familial, leurs aspirations personnelles et professionnelles reléguées au second plan pour laisser la place au ménage tandis qu’il était très mal vu qu’elles empiètent sur le rôle dévolu au  père consistant à assurer la subsistance de la famille.

En plus de l’évocation de la condition féminine du début du siècle, Ma mère, par exemple esquisse également le portrait d’une classe sociale dont le comportement illustre à bien des égards les théories de Bourdieu. D’origine modeste, les grands-parents du côté maternel ont ainsi tenté toute leur vie de se plier aux mœurs d’une classe moyenne respectable, sacrifiant leur confort à l’apparence de leur habitation, permettant à leur fille d’étudier le piano davantage parce que cela se faisait dans les bonnes familles que pour son plaisir propre. Ayant bénéficié d’un cursus scolaire acceptable pour une fille de sa condition, la mère d’André-Joseph Dubois est à cet égard digne héritière de ses parents puisque, si elle cultive la lecture, écoute de la musique d’opéra et se rend au cinéma, ces activités ne dépassent jamais le stade du simple divertissement tandis que les commentaires se cantonnent aux lieux communs.

Derrière l’image peu flatteuse d’une femme s’enquérant de la santé physique de ses enfants plutôt que de leur bien-être mental et s’arrêtant au seuil de toute compréhension intellectuelle ou investissement émotionnel poussés, on devine une blessure, un reproche.

Comme si l’auteur éprouvait une rancune discrète à l’égard de cette superficialité qui semble pourtant de celles qu’on diffuse autour de nous comme un brouillard afin de s’y réfugier. Comment dès lors ne pas éprouver un sentiment de trahison face à cette mère qui refusa de se livrer à son propre enfant ? Symptomatiquement, le personnage central ne sera jamais nommé au cours de ces cent-trente-cinq pages, condamné par la plume de Joseph-André Dubois à cet anonymat quotidien dans lequel il se réfugia de son vivant.

Mais pourquoi après tout ne pas tenter de percer le mystère de cette femme dont on ne se rappelle plus que le masque de la vieillesse ? Certes, toute entreprise biographique est vaine parce vouée à l’incomplétude, mais n’est-elle pas pour autant nécessaire ? Peut-être serait-il possible, par-delà les mots qui déforment en même temps qu’ils révèlent, de faire la lumière, ne fut-ce qu’un un bref instant, sur le reflet de cette étrangère qu’André-Joseph Dubois, enfant, croisa un jour dans le miroitement des vitrines alors que sa mère s’y regardait.

Nassima Cherke
A propos Nassima Cherke 42 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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