Mandy, arc-en-ciel rouge sang

Mandy
de Panos Cosmatos
Action, Thriller
Avec Nicolas Cage, Andrea Riseborough, Linus Roache
Sorti le 14 novembre 2018

Parmi la trentaine de films – souvent très moyens – dans lesquels Nicolas Cage a joué depuis 2011, certains sortent parfois du lot de manière inattendue. Si l’on se souvient encore de Joe en 2013, l’acteur nous revient aujourd’hui avec Mandy, un film étonnant qui était attendu chez nous depuis plus d’un an !

Tourné en partie en région liégeoise, à Chaudfontaine, dans le Hainaut, à Landelies, ou dans le Brabant Wallon, à Lasne et Ittre, Mandy est la deuxième réalisation du canadien Panos Cosmatos. Très difficile à étiqueter, ce nouveau film est un Revenge Movie nourrit de quantité de références et qui oscille entre film expérimental, survival, fantastique, horreur ou trip acidulé avec une touche de Métal Hurlant.

Le lieu de tournage de Mandy à Chaudfontaine, en région liégeoise

1983, Red Miller (Nicolas Cage) travaille dans une exploitation forestière et mène une vie paisible avec sa petite amie Mandy Bloom (Andrea Riseborough). Un jour, alors qu’elle se promène, Mandy croise la route de Jeremiah Sand (Linus Roache), chanteur folk devenu gourou d’une secte. Fasciné par la jeune fille, celui-ci décide de la faire enlever par un groupe de bikers démoniaques surnommé les Hellraiser. Mais Mandy fera l’erreur de se moquer de Jeremiah qui lui fera payer cher son affront en l’immolant par le feu sous les yeux impuissants de Red. Dépossédé de tout, ce dernier entreprendra de traquer les meurtriers de Mandy et de leur faire vivre un enfer.

Si, sur le fond, Mandy n’a rien de particulièrement novateur, les choses sont nettement différentes en ce qui concerne la forme !

Avant tout, le film s’ouvre sur un travelling aérien ponctué par le somptueux morceau « Starless » du groupe de rock progressif King Crimson. Ce choix initie ainsi une tendance qui va se poursuivre durant la quasi-entièreté du long-métrage : une place importante sera laissée à la couleur – ici le cramoisi, Crimson. La majorité des séquences sera alors agrémentée d’une teinte, destinée à donner une signification à l’image. Ce procédé donnera à l’ensemble des allures de film expérimental, non sans rappeler ce qu’avait pu faire Michael Snow avec Wavelength en 1967.

Dans les premiers temps, lorsque Red et Mandy seront ensemble, une teinte bleue frappera Red, indiquant la sérénité et la vérité, comme si celui-ci était plongé dans un rêve éveillé. Mandy sera quant à elle éclairée de rouge, couleur de l’amour et de la passion. Au moment où cette dernière racontera une anecdote désagréable concernant son père, le bleu deviendra sa couleur, de manière à souligner la froideur de ce souvenir.

Le danger sera quant à lui représenté sous un filtre aux tonalités rouges/écarlates, tandis que les Hellraiser seront vêtus de noir, couleur de la mort. De façon intéressante, le nom, les vêtements et la couleur de ceux-ci rappelle fortement les Cénobites de la série de films Hellraiser, initiée par Clive Barker. Dans cette même optique, l’apparence familiale de la secte dirigée par Jeremiah fera fortement penser au célèbre La Colline à des yeux de Wes Craven (1977). Le personnage de Jeremiah est quant à lui une version moderne du criminel Charles Manson qui avait lui aussi cherché à percer dans la musique (aidé en cela par le batteur des Beach Boys Dennis Wilson à la charnière des années 70) avant de se transformer en ignoble gourou et d’exercer son pouvoir sur des jeunes filles influençables avec les conséquences tragiques que l’on connait.

À mesure que le film avancera, la couleur cessera d’être une surimpression pour simplement imprégner le visage de Red, qui sera rapidement rouge du sang de ses ennemis et personnifiera alors la colère et le danger. Cette inversion du code couleur changera également l’origine de la menace aux yeux du spectateur.

Red porte bien son nom…

Toujours dans cette logique de couleurs, au moment où Mandy sera soumise à Jeremiah, la palette graphique évoluera du rose au violet, indiquant tour à tour la séduction puis la solitude du personnage, avant que cette solitude ne se transforme en rejet. Notons que cette séquence est superbement réalisée, les visages de Mandy et Jeremiah se fondant l’un dans l’autre, comme pour indiquer l’influence grandissante du gourou sur sa victime, puis de la victime sur le gourou !

Tout cela témoigne au fond d’une magnifique gestion des éclairages et de la mise en scène, visible dans quantité de détails…

Mais bien d’autres éléments illustrent encore l’intelligence de cette nouvelle réalisation signée Panos Cosmatos. Par exemple, au cours du rite visant à brûler le corps de Mandy, Jeremiah transpercera le flanc de Red d’une longue et étrange lame rappelant fortement la lance du centurion Longin lors de la Crucifixion. Et, à l’instar du Christ, Red connaîtra lui aussi une renaissance, une résurrection. Mais dans ce cas-ci, à défaut de céder la place au pardon, la renaissance sera d’une violence inouïe.

À cet égard, il faut saluer l’incroyable interprétation de Nicolas Cage, totalement hantée… Cage a ici l’air complètement fou, enragé. L’une des plus brillantes performances de l’acteur depuis bien longtemps ! On sent qu’il a trouvé sur le tournage de Mandy un terrain de jeu favorable à ses expérimentations hallucinées. Récemment interrogé par GQ Magazine, celui-ci a déclaré avoir essayé d’apporter à son personnage un petit côté Bruce Lee tel qu’on pouvait le voir dans Opération Dragon, tandis que le réalisateur Panos Cosmatos envisageait un anti-héros proche du Jason de la série Vendredi 13 pour Red, un être sans expression qui tue presque machinalement. Nicolas Cage a ainsi composé un personnage monolithique qui oscille entre le Golem de la mythologie juive – une statue ayant pris vie pour détruire ses ennemis –, et le personnage de Lee dans Opération Dragon.

Autre détail : au moment où il assiste à la mort de Mandy, Red porte un t-shirt orné d’un tigre, symbole de puissance, de volonté personnelle, de détermination et de courage, une partie de soi-même que l’on souhaite laisser dans l’ombre. Une fois Mandy morte, Red laissera libre court à une colère intériorisée depuis des années, à un caractère imprévisible et à une rage totalement incontrôlée, comme le tigre qu’il portait sur sa poitrine au moment de sa résurrection.

Enfin, Red deviendra le Jupiter de cet univers ! Au cours d’une discussion avec Mandy, celle-ci dira que Jupiter est sa planète préférée, argumentant que « la surface de son atmosphère est une tempête qui fait rage depuis, genre, mille ans. Et l’œil de l’ouragan est si grand qu’il pourrait avaler la Terre entière ». Red répondra à cela qu’il se voit davantage comme Galactus, le dévoreur de mondes imaginé en 1966 par Stan Lee et Jack Kirby pour la société Marvel. Une fois ressuscité dans un esprit de vengeance, Red sera prêt à dévorer le monde et à engloutir la terre.

Dans cette optique, un des plans de Mandy fera basculer la perspective du film entier en brisant la limite du réel pour manifester la transformation de Red en un être qui n’a plus de barrières mais s’est paradoxalement réfugié dans les peintures surréalistes de Mandy. L’interprétation est donc double : Red s’est réalisé lui-même en laissant éclater sa violence et a, par la même occasion, perdu pied avec la réalité. Mais, à l’instar du personnage de Chris Nielsen dans le livre Au-delà de nos rêves de Richard Matheson – adapté au cinéma par Vincent Ward en 1997 –, c’est dans une réalité familière que celui-ci trouve son refuge.

Mandy s’intègre donc dans la logique du mythe d’Orphée pour la réinterpréter dans une optique moderne et gore. La réalisation est imaginative, stylisée, complexe et fait appel à toutes sortes de références typées années 80 : on y verra des influences de La Colline à des yeux, une musique lente au synthétiseur, proche des compositions de John Carpenter, et des éclairages qui auront probablement puisé leur influence chez Mario Bava. Nicolas Cage offre quant à lui une prestation hallucinée, proche de ce qu’il a déjà pu faire par le passé mais qui trouve ici toute sa mesure. Seul bémol, le film est parfois assez lent et la réalisation quasi-expérimentale pourra rapidement fatiguer le spectateur. En résulte un film plaisant qui n’a pas peur de prendre des risques et offre à Nicolas Cage un rôle surréaliste à sa mesure. Reste à savoir s’il s’agit d’un coup de chance ou d’un grand retour…

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 114 Articles
Journaliste du Suricate Magazine